Les rivalites legendaires du MMA : les duels qui ont enflamme le sport
Le 3 janvier 2015, au MGM Grand Garden Arena de Las Vegas, deux hommes se font face dans l’octogone de l’UFC 182. D’un cote, Jon Jones, 27 ans, champion invaincu des mi-lourds depuis quatre ans, allonge desinvolte qui semble presque s’ennuyer avant un combat. De l’autre, Daniel Cormier, ancien lutteur olympique, trapu et determine, les yeux fixes sur celui qu’il considere comme un imposteur sur le trone. Entre eux, une animosite qui depasse le sport — une opposition de valeurs, de parcours, de visions du combat. Ce soir-la, et pour les annees qui suivront, leur rivalite va redefinir ce que signifie un duel legendaire en MMA. Mais ils ne sont pas les seuls : d’autres combattants ont ecrit, a coups de poings et de rematches, les chapitres les plus brulants de ce sport.
Qu’est-ce qui transforme un simple affrontement sportif en rivalite legendaire ? Ce n’est pas seulement le talent — c’est le contraste. Deux styles opposes, deux personnalites irreconciliables, des enjeux qui transcendent la ceinture. Et surtout, des rematches qui permettent a l’histoire de se repondre a elle-meme. Explorons ensemble les duels individuels qui ont enflamme le MMA, en commencant par celui qui les domine tous.
Jones contre Cormier : deux visions du combat
L’etincelle d’une rivalite personnelle
Tout a commence en coulisses, en 2010, lors de l’UFC 121. Jones, tout juste monte dans la division, aurait lance a Cormier une phrase desormais celebre : « Je parie que je pourrais te plaquer. » Cormier, champion de lutte greco-romaine et medaille olympique, a pris ces mots comme une provocation personnelle. A l’epoque, personne n’imaginait que cette phrase banale allait engendrer l’une des plus grandes rivalites de l’histoire du sport.
Les annees qui ont suivi ont vu leur animosite grandir. Quand Cormier est descendu de la categorie poids lourds aux mi-lourds en 2014, le choc est devenu inevitable. Lors d’une conference de presse au MGM Grand en aout 2014, les deux hommes en sont venus aux mains devant les cameras — Jones se rapprochant de maniere agressive, Cormier le repoussant violemment. L’image a fait le tour du monde. Ce n’etait plus du spectacle : c’etait personnel.
Premier acte : UFC 182 (3 janvier 2015)
Leur premier combat a tenu toutes ses promesses. Jones, avec son allonge superieure de 215 centimetres et son arsenal imprevisible — coups de coude rotatifs, coups de genou obliques, controle au corps-a-corps — a domine Cormier sur cinq rounds. La decision a ete unanime. Mais Cormier n’a pas cede un pouce de dignite. Il est reste debout, il a avance sans relache, refusant de plier malgre la superiorite technique de son adversaire. A la fin du cinquieme round, Jones lui a adresse un geste provocateur — une image qui a alimente la rancoeur pour des annees.
Ce qui rendait ce duel si captivant, c’etait le contraste absolu entre les deux hommes. Jones, le prodige au talent naturel immense, aussi brillant dans la cage qu’imprevisible en dehors. Cormier, le travailleur acharne, le pere de famille, celui qui avait construit sa carriere brique par brique apres avoir perdu une fille dans un accident de voiture. L’un incarnait le genie brut, l’autre la resilience humaine.
Deuxieme acte : UFC 214 (29 juillet 2017)
Le rematch devait initialement avoir lieu a l’UFC 200 en juillet 2016, mais Jones a ete retire de la carte pour un controle antidopage positif. Quand les deux hommes se sont enfin retrouves a l’UFC 214, l’attente etait a son comble. Cette fois, Jones a fini le travail au troisieme round — un coup de tete au corps suivi d’un enchainement devastateur qui a envoye Cormier au sol pour la premiere fois de sa carriere en MMA. La salle a explose.
Mais l’histoire a pris un tournant inattendu. Quelques semaines apres, le resultat du combat a ete annule et transforme en « no contest » : Jones avait teste positif au turinabol, un steroide anabolisant. La victoire a ete rayee des records. Pour Cormier, cette annulation est devenue un symbole amer — il n’a jamais ete veritablement battu de maniere legitime par son rival, mais il n’a jamais non plus pu celebrer une victoire dans la cage contre lui.
Cette rivalite est unique parce qu’elle n’a pas de conclusion nette. Pas de triomphe clair, pas de reconciliation spectaculaire. Juste deux hommes dont les destins ont ete lies malgre eux, et une question qui restera ouverte : qu’aurait ete leur rivalite sans les ombres qui l’ont entouree ?
McGregor contre Diaz : quand l’invincible tombe
Si Jones-Cormier est la rivalite la plus profonde du MMA, McGregor-Diaz en est peut-etre la plus spectaculaire. Conor McGregor, a l’epoque champion des plumes, semblait inarretable au debut de l’annee 2016. Son charisme, son striking chirurgical et sa confiance sans limite avaient conquis des millions de fans. Quand Rafael dos Anjos s’est blesse avant l’UFC 196, Nate Diaz a accepte le combat avec seulement onze jours de preparation.
Premier acte : UFC 196 (5 mars 2016)
Personne ne donnait cher de la peau de Diaz. McGregor etait favori a 1 contre 4. Pendant le premier round, tout semblait suivre le scenario prevu — l’Irlandais touchait Diaz avec des frappes precises, ouvrant une coupure sur son visage. Mais Diaz, fidele a la legende des freres Diaz, a absorbe les coups avec un stoicisme presque provocant. Au deuxieme round, McGregor a commence a fatiguer. Ses frappes ont perdu en puissance. Diaz en a profite, l’a touche avec une combinaison droite-gauche qui a secoue McGregor, puis l’a poursuivi au sol pour finir par une soumission en etranglement arriere.
L’onde de choc a ete immense. Le combattant le plus mediatise de la planete venait de perdre. Diaz, avec ses longues bras, sa boxe a la Stockton et sa nonchalance de facade, avait fait ce que personne n’avait reussi : faire abandonner McGregor.
Deuxieme acte : UFC 202 (20 aout 2016)
Le rematch, organise cinq mois plus tard a la T-Mobile Arena, a ete un des combats les plus regardes de l’histoire de l’UFC. McGregor est revenu transforme. Il avait travaille son cardio, ajuste sa strategie — plus de coups de pied bas, une gestion differente de l’energie sur cinq rounds au lieu de chercher le KO rapide. Le combat a ete un bras de fer epique. McGregor a domine les premiers rounds, Diaz a repris le controle au troisieme, puis McGregor a survécu et grappille suffisamment de points dans les quatrieme et cinquieme rounds pour arracher une decision majoritaire (48-47, 47-47, 48-47).
Ce qui rend cette rivalite si marquante, c’est la transformation qu’elle a provoquee. McGregor a ete force de s’adapter, de devenir un meilleur combattant. Diaz, lui, a prouve que la technique de soumission et le coeur pouvaient renverser n’importe quel scenario. Leur score est de 1-1. Un troisieme combat n’a jamais eu lieu, laissant les fans avec une des plus belles questions sans reponse du MMA.
Bisping contre Henderson : la revanche du Count
Certaines rivalites naissent d’un moment unique — un instant si marquant qu’il grave une dette dans la memoire d’un combattant. Pour Michael Bisping, ce moment a eu lieu le 11 juillet 2009, a l’UFC 100.
Le KO qui a hante Bisping pendant sept ans
Dan Henderson, avec son fameux « H-bomb » — un surplomb de la main droite genere par une rotation complete du corps — a mis Bisping KO d’un seul coup. Mais ce n’est pas le KO qui a marque l’histoire : c’est ce qui a suivi. Henderson, voyant Bisping deja inconscient au sol, a plonge pour assener un deuxieme coup au visage. L’image est devenue virale. Henderson l’a transformee en logo sur ses t-shirts. Pour Bisping, c’etait une humiliation publique qu’il n’a jamais oubliee.
Sept ans plus tard : UFC 204 (8 octobre 2016)
Quand Bisping a remporte le titre des poids moyens contre Luke Rockhold en juin 2016, il a immediatement demande Henderson comme premier challenger — un homme de 46 ans, en fin de carriere, que personne ne considerait comme un adversaire logique pour un champion. Mais Bisping ne cherchait pas un adversaire logique. Il cherchait la redemption.
Le combat a eu lieu a Manchester, en Angleterre — la ville natale de Bisping. Henderson, malgre son age avance, a fait tomber Bisping au premier round avec ce meme surplomb droit. Le public a retenu son souffle. L’histoire allait-elle se repeter ? Non. Bisping s’est releve, a absorbe tout ce que Henderson avait, et l’a domine sur les rounds suivants pour l’emporter par decision unanime. Le Count avait efface la dette. A 37 ans, devant son public, il avait ferme le chapitre le plus douloureux de sa carriere.
Cette rivalite illustre un element fondamental des grands duels : le temps. Sept ans entre une humiliation et une redemption. Le MMA offre parfois ces arcs narratifs dignes de la fiction, a la difference qu’ils sont bien reels.
Aldo contre Holloway : le passage de temoin
Jose Aldo est une legende vivante. Champion des plumes pendant pres d’une decennie, invaincu pendant dix-huit combats de suite entre 2006 et 2015, le Bresilien a regne sur sa division avec une autorite absolue. Max Holloway, de son cote, representait la nouvelle generation — jeune, confiant, avec un volume de frappes hors norme et une capacite a augmenter son rythme au fil des rounds quand ses adversaires fatiguent.
UFC 212 (3 juin 2017) — Le couronnement
Leur premier combat pour le titre a eu lieu a Rio de Janeiro, devant le public bresilien d’Aldo. Les deux premiers rounds ont ete equilibres — Aldo montrant qu’il restait un combattant d’elite, avec ses leg kicks puissants et son timing defensif. Mais au troisieme round, la jeunesse et le volume de Holloway ont pris le dessus. Le Hawaien a submerge Aldo de combinaisons, forcant l’arbitre a arreter le combat par TKO. Le passage de temoin etait officiel.
UFC 218 (2 decembre 2017) — La confirmation
Six mois plus tard, Aldo a obtenu sa revanche a Detroit. Le scenario s’est repete avec une precision presque douloureuse pour les fans du Bresilien. Aldo a bien debute, montrant des eclairs de son ancien niveau, avant de s’effondrer au troisieme round sous les frappes incessantes de Holloway. Un deuxieme TKO au troisieme round. La meme conclusion, la meme impuissance face a un adversaire qui semblait simplement fait d’un autre materiau quand le combat s’etirait.
Cette rivalite est celle du changement de garde. Elle n’avait pas l’animosite de Jones-Cormier ni le spectacle de McGregor-Diaz. Mais elle portait une autre forme de gravite : celle d’un champion qui refuse d’accepter que son temps est passe, face a un successeur qui le prouve deux fois de suite. Holloway a toujours traite Aldo avec un respect profond apres ces victoires, reconnaissant que vaincre une legende ne vous rend pas meilleur qu’elle — cela signifie simplement que le sport avance.
Cruz contre Dillashaw : le duel des footworks
Dans les categories plus legeres, loin des projecteurs des poids lourds, une rivalite technique a captive les puristes du MMA. Dominick Cruz, le « Dominator », a revolutionne les poids coqs avec un style de deplacement unique — des angles constants, des changements de niveau imprevisibles, un footwork qui ressemblait plus a de la danse qu’a de la boxe. TJ Dillashaw, son ancien partenaire d’entrainement a la Team Alpha Male, avait absorbe et adapte ce style pour creer le sien.
UFC Fight Night 81 (17 janvier 2016)
Cruz revenait d’une absence de trois ans causee par des blessures aux genoux. Beaucoup pensaient que Dillashaw, champion en titre, allait dominer un adversaire diminue. Mais Cruz a livre une masterclass de mouvement — esquivant, contre-attaquant, ne restant jamais au meme endroit plus d’une demi-seconde. Le combat s’est joue sur des details infimes. Les juges ont rendu une decision partagee (48-47, 48-47, 47-48) en faveur de Cruz, qui a reconquis le titre qu’il n’avait jamais perdu dans la cage.
Ce combat est une reference pour tous ceux qui considerent le MMA comme un sport d’echecs physique. Deux combattants qui se connaissaient par coeur, qui avaient partage les memes gymnases, et qui ont produit un spectacle de precision tactique rarement egale. La rivalite entre Cruz et Dillashaw n’avait pas la haine de Jones-Cormier. C’etait une rivalite de respect — deux artistes du mouvement qui voulaient prouver que leur version etait la meilleure.
Ce qui fait une rivalite legendaire
En observant ces cinq duels, des motifs emergent. Une rivalite legendaire n’est pas simplement une succession de combats entre deux athletes talentueux. C’est une alchimie rare qui repose sur plusieurs ingredients.
D’abord, le contraste de styles. Jones le prodige contre Cormier le bosseur. McGregor le striker contre Diaz le soumissionnaire. Holloway le volume contre Aldo la precision. Ces oppositions creent une tension naturelle — une question a laquelle seul le combat peut repondre.
Ensuite, les enjeux personnels. Bisping ne combattait pas seulement Henderson pour un titre — il combattait un souvenir humiliant. Cormier ne voulait pas seulement la ceinture — il voulait prouver que l’integrite pouvait triompher du talent brut. Ces dimensions humaines transforment un evenement sportif en recit universel.
Enfin, les rematches. Un seul combat est un instantane. Une serie de deux ou trois rencontres est une conversation. McGregor-Diaz 1 a raconte l’histoire de la chute. McGregor-Diaz 2 a raconte celle de l’adaptation. Aldo-Holloway 1 a pose une question. Aldo-Holloway 2 y a repondu definitivement. C’est dans la repetition que les rivalites trouvent leur profondeur.
Le MMA continue de produire des rivalites — Adesanya contre Pereira, Volkanovski contre Holloway, ou d’autres qui n’ont pas encore eclate. Mais les duels qui traversent le temps sont ceux ou l’on voit, au-dela des coups et des decisions des juges, deux etres humains se reveler l’un a travers l’autre. C’est peut-etre la definition la plus juste d’une rivalite legendaire : un miroir dans lequel chaque combattant decouvre ses propres limites.
Le MMA, un sport de duels et de respect
Chacune des rivalites evoquees ici porte une lecon differente. Jones et Cormier montrent que la grandeur sportive et les choix personnels sont inseparables. McGregor et Diaz rappellent que la defaite, quand elle est acceptee, peut devenir un moteur de transformation. Bisping et Henderson prouvent que le temps et la perseverance peuvent effacer les cicatrices les plus profondes. Aldo et Holloway illustrent la beaute amere du passage de temoin entre generations. Cruz et Dillashaw enseignent que le MMA, dans sa forme la plus pure, est un sport de precision et d’intelligence autant que de force.
Ces rivalites ne sont pas des guerres. Ce sont des dialogues. Des conversations menees avec les poings, les soumissions et les decisions tactiques, mais des conversations tout de meme. Et comme tout bon dialogue, elles nous apprennent autant sur nous-memes que sur ceux qui les menent.
Si vous debutez dans l’univers du MMA, cherchez ces combats. Regardez-les dans l’ordre chronologique. Vous n’y verrez pas seulement du sport — vous y verrez des histoires humaines, racontees dans le langage le plus ancien du monde : celui du combat.
Sources
- UFC 182 — Jones vs Cormier (site officiel UFC)
- UFC 214 — Jones vs Cormier 2 (site officiel UFC)
- UFC 196 — McGregor vs Diaz (site officiel UFC)
- UFC 202 — Diaz vs McGregor 2 (site officiel UFC)
- UFC 204 — Bisping vs Henderson 2 (site officiel UFC)
- UFC 212 — Aldo vs Holloway (site officiel UFC)
- UFC 218 — Holloway vs Aldo 2 (site officiel UFC)
- UFC Fight Night 81 — Dillashaw vs Cruz (site officiel UFC)