Camps contre camps : les grandes rivalites d’equipes qui ont faconne le MMA
Nous sommes en avril 2018, a Brooklyn. Dans les couloirs du Barclays Center, deux clans se croisent sans se regarder. D’un cote, les combattants de l’American Kickboxing Academy, menes par l’imperturbable Javier Mendez. De l’autre, ceux de l’American Top Team, forges sous le soleil de Floride par Dan Lambert. Ce soir-la, plusieurs d’entre eux combattront sur la meme carte UFC. Mais au-dela des affrontements individuels, c’est une rivalite plus vaste qui se joue — celle de deux philosophies d’entrainement, de deux visions du MMA, de deux familles qui se disputent la suprematie. Car dans ce sport, on ne combat jamais seul. Derriere chaque champion, il y a un camp. Et derriere chaque camp, il y a une histoire.
Les rivalites entre camps d’entrainement sont le tissu conjonctif du MMA moderne. Elles structurent les carrieres, provoquent des trahisons, forgent des alliances et, parfois, brisent des amities. Ce face-a-face ne compare pas deux disciplines — il explore deux ecosystemes, deux manieres de fabriquer des champions. D’un cote, les mega-camps americains et leurs conflits internes. De l’autre, les structures emergentes qui redessinent la carte du MMA mondial. Plongeons dans ces histoires de loyaute, de rupture et d’ambition.
AKA : la forge de San Jose
L’American Kickboxing Academy, fondee par Javier Mendez a San Jose en Californie, est l’un des berceaux les plus prolifiques du MMA moderne. Ce qui distingue AKA, c’est sa capacite a produire des champions dans des categories de poids radicalement differentes — du poids mouche au poids lourd. Le gym a gagne sa reputation par un entrainement legendairement intense, ou les sparrings entre coequipiers ressemblent parfois davantage a des combats professionnels qu’a des sessions d’entrainement.
La periode doree d’AKA se situe entre 2010 et 2020, quand quatre combattants du meme gym detenaient — ou avaient detenu — des ceintures UFC simultanement. On les surnommait les « Quatre Rois » : Cain Velasquez au poids lourd, Daniel Cormier au mi-lourd puis au lourd, Luke Rockhold au poids moyen, et Khabib Nurmagomedov au poids leger. Quatre champions, quatre styles differents, mais une meme culture d’entrainement forgee dans la rigueur et la competition interne.
Cain Velasquez incarnait la pression physique implacable, un cardio devastateur pour un poids lourd, combine a une lutte de haut niveau. Cormier, ancien lutteur olympique, apportait son intelligence tactique et sa polyvalence. Rockhold dominait par sa longueur et son jiu-jitsu offensif depuis la garde. Et Khabib, arrive du Daghestan avec un bagage en lutte sambo, allait devenir l’un des combattants les plus dominants de l’histoire du sport, terminant sa carriere invaincu a 29 victoires et zero defaite.
Mais cette intensite avait un prix. AKA est devenu tristement celebre pour les blessures de ses combattants. Velasquez et Rockhold ont vu leurs carrieres ralenties par des problemes de genoux et d’epaules, souvent attribues a la durete des sparrings internes. Mendez lui-meme a reconnu que l’equilibre entre intensite competitrice et preservation physique restait le plus grand defi du gym. Malgre ces ombres, le bilan reste saisissant : aucun autre camp n’a produit quatre champions UFC simultanes dans l’ere moderne.
ATT : l’empire de Coconut Creek
A plus de 4000 kilometres de San Jose, dans la chaleur humide de Coconut Creek en Floride, l’American Top Team a construit un empire different. Fonde en 2001 par Dan Lambert — un entrepreneur passionne d’arts martiaux — avec l’aide de Ricardo Liborio et Marcus « Conan » Silveira, anciens membres de la Brazilian Top Team, ATT est devenu le plus grand mega-camp de la planete MMA.
La philosophie d’ATT repose sur le volume et la diversite. La ou AKA concentrait son excellence dans un groupe restreint d’athletes d’elite, ATT a choisi d’ouvrir ses portes au plus grand nombre, creant un ecosysteme ou des dizaines de combattants de niveau UFC s’entrainent sous le meme toit. Le gym a remporte le titre de Meilleur Gym aux World MMA Awards quatre annees consecutives, de 2016 a 2019 — un record qui temoigne de la profondeur de son effectif.
La liste des combattants passes par ATT ressemble a un annuaire des grands noms du MMA : Dustin Poirier, Jorge Masvidal, Colby Covington, Joanna Jedrzejczyk, Amanda Nunes, Robbie Lawler, Junior dos Santos. Chacun avec un style distinct, mais tous forges dans le meme creuset floridien. Le gym excelle particulierement dans le striking et le cardio-training, beneficiant d’installations massives et d’une equipe de coaches specialises dans chaque discipline.
Mais la taille d’ATT est aussi sa fragilite. Quand un gym reunit autant de combattants de haut niveau, les conflits internes deviennent inevitables. Et c’est precisement ce qui s’est passe, de maniere spectaculaire, au tournant des annees 2020.
Quand le camp se dechire : Covington contre tous
L’histoire de Colby Covington a l’American Top Team est peut-etre la plus explosive des rivalites internes de l’histoire du MMA. Covington, ancien colocataire et ami proche de Jorge Masvidal, a progressivement adopte un personnage provocateur qui lui a valu autant de contrats UFC que d’ennemis. Le probleme : ses cibles favorites etaient ses propres coequipiers.
Les tensions ont atteint un point de rupture quand Covington a commence a attaquer publiquement Dustin Poirier, Jorge Masvidal et Joanna Jedrzejczyk — trois piliers d’ATT. Les qualifiant dans des interviews de termes particulierement insultants, Covington a force Dan Lambert a instaurer une politique inedite : une regle anti-trash-talk au sein du gym. Une premiere dans l’histoire du MMA professionnel.
La situation est devenue intenable. En mai 2020, Covington a officiellement quitte ATT, qualifiant son depart de « benediction deguisee ». Mais le conflit ne s’est pas arrete la. Masvidal et Covington, anciens meilleurs amis devenus ennemis jures, se sont finalement affrontes a l’UFC 272 en mars 2022. Covington l’a emporte par decision unanime dans un combat charge d’une animosite reelle qui depassait largement le cadre de la promotion habituelle.
Cette saga illustre le paradoxe des mega-camps : la proximite qui forge les guerriers peut aussi engendrer les rivalites les plus viscerales. Quand vous partagez des annees de sparring, de repas et de sacrifices avec quelqu’un, la trahison percue devient d’autant plus insupportable.
Le serpent dans l’herbe : TJ Dillashaw et Team Alpha Male
Si la fracture d’ATT etait bruyante et publique, celle de Team Alpha Male a ete plus insidieuse — et peut-etre plus douloureuse. Team Alpha Male, fonde par Urijah Faber a Sacramento en Californie, est un cas unique dans le MMA. Construit autour des categories legeres, le gym a produit trois champions UFC : TJ Dillashaw, Cody Garbrandt et Deiveson Figueiredo.
Dillashaw est arrive a Sacramento comme un jeune lutteur prometteur. Sous la tutelle de Faber et du coach Duane Ludwig, il est devenu champion des poids coqs en 2014, signant une victoire surprise contre Renan Barao. Mais en 2015, Dillashaw a annonce qu’il quittait Team Alpha Male pour rejoindre Elevation Fight Team au Colorado, ou il pourrait travailler a plein temps avec Ludwig, qui avait lui-meme quitte le gym quelques mois plus tot.
La reaction a ete feroce. Conor McGregor, alors au sommet de sa notoriete, avait dit a Faber que Dillashaw etait « un serpent dans l’herbe » — une expression qui est restee attachee au combattant. Les membres de Team Alpha Male se sont sentis trahis. Pour eux, Dillashaw avait ete forme, nourri et soutenu par le gym, et son depart etait un acte d’ingratitude. Pour Dillashaw, c’etait une decision purement professionnelle : il cherchait l’environnement d’entrainement optimal pour rester au sommet.
Le conflit a culmine de maniere dramatique. Dillashaw et Cody Garbrandt — son ancien coequipier et ami — se sont retrouves comme coaches rivaux dans l’emission The Ultimate Fighter, avant de s’affronter a l’UFC 217 en novembre 2017. Dillashaw a recupere la ceinture par KO au deuxieme round, rendant la victoire d’autant plus amere pour le clan de Sacramento. L’ancien coach Justin Buchholz a plus tard pointe du doigt certaines dynamiques internes du gym comme facteurs dans son declin, ajoutant une couche supplementaire de complexite a cette rupture.
Cette histoire rappelle une verite fondamentale du sport de haut niveau : les liens forges dans la sueur et la douleur sont puissants, mais ils ne resistent pas toujours a l’ambition individuelle. Et dans le MMA, ou chaque combattant est in fine un entrepreneur independant, la loyaute au camp entre souvent en conflit avec la quete personnelle d’excellence.
Jackson-Wink : quand le maitre et l’eleve se separent
L’academie Jackson-Wink, basee a Albuquerque au Nouveau-Mexique, represente une autre facette des rivalites de camps. Fondee par Greg Jackson en 1992 comme ecole de Gaidojutsu — son propre art martial — puis transformee en academie MMA en 2000, elle a pris son envol en 2007 avec l’association entre Jackson et le coach de striking Mike Winkeljohn.
Le gym est devenu l’un des plus respectes du circuit, attirant des noms comme Rashad Evans, Holly Holm et, surtout, Jon Jones. C’est en 2009 qu’un jeune Jones a franchi les portes de Jackson-Wink. Sous la tutelle de Jackson et Winkeljohn, il est devenu le plus jeune champion des mi-lourds de l’histoire de l’UFC a seulement 23 ans, et beaucoup le considerent comme le plus grand combattant de tous les temps.
Mais en octobre 2021, la relation a vole en eclats. A la suite de problemes personnels, Winkeljohn a pris la decision difficile d’interdire Jones d’acces au gym. Il a decrit Jones comme son « petit frere » tout en expliquant que cette decision etait necessaire. Jones a reagi avec colere, reprochant publiquement a Winkeljohn ce qu’il percevait comme de l’hypocrisie.
L’epilogue est revelateur de la complexite des relations dans le MMA : si Jones et Winkeljohn ont rompu, le combattant a maintenu sa relation avec Greg Jackson, qui a continue a l’entrainer hors du gym principal. Jackson et Brandon Gibson preparent desormais Jones dans une structure affiliee, aux cotes du lutteur olympique Gable Steveson et du champion de grappling Gordon Ryan. La separation n’a pas ete totale — elle a ete chirurgicale, comme un divorce ou l’on garde contact avec un des deux parents.
Les nouveaux empires : City Kickboxing et Kill Cliff FC
Pendant que les mega-camps americains geraient leurs fractures internes, de nouvelles puissances ont emerge aux quatre coins du globe. Aucune n’est plus emblematique que City Kickboxing, fondee en 2007 a Auckland en Nouvelle-Zelande par Eugene Bareman et Doug Viney.
City Kickboxing a accompli quelque chose d’extraordinaire : transformer un petit gym de l’hemisphere sud en usine a champions mondiaux. Israel Adesanya, devenu champion des poids moyens UFC avec un style de contre-attaque aussi elegant qu’efficace, et Alexander Volkanovski, dominant inconteste des poids plume, sont les produits phares de cette ecole neo-zelandaise. Bareman a developpe une methodologie centree sur l’intelligence tactique et la defense en lutte — permettant a des strikers naturels de survivre et prosperer dans le MMA moderne sans necessairement posseder un background de lutte d’elite.
Kill Cliff FC, fonde par Henri Hooft et Greg Jones, represente une autre vision encore. Base aux Etats-Unis, ce gym attire des combattants du monde entier — du Kazakh Shavkat Rakhmonov au Kirghize Rafael Fiziev en passant par le Bresilien Gilbert Burns. Le modele de Kill Cliff repose sur la diversite internationale : en reunissant des athletes de cultures martiales differentes, le gym cree un melting-pot technique ou chaque combattant enrichit les autres par ses specificites.
Ces nouvelles structures partagent un trait commun : elles ont appris des erreurs des mega-camps americains. Elles sont plus petites, plus specialisees, et generalement mieux gerees en termes de conflits internes. La ou ATT et AKA ont parfois souffert de leur propre succes — trop de champions, trop d’egos, trop de combattants dans les memes categories de poids — les camps de nouvelle generation privilegient la qualite a la quantite.
Ce que les rivalites de camps revelent du MMA
Les rivalites entre camps d’entrainement ne sont pas des anecdotes peripheriques — elles sont au coeur meme de la structure du MMA. A la difference de la boxe, ou l’entraineur et le combattant forment souvent un binome stable, le MMA exige une equipe pluridisciplinaire : coach de lutte, coach de striking, coach de jiu-jitsu, preparateur physique, sparring partners de differents gabarits. Cette complexite cree des liens forts, mais aussi des dependances et des vulnerabilites.
Quand un combattant quitte son camp, il ne perd pas simplement un entraineur — il perd un ecosysteme entier. C’est pourquoi les departs sont vecus avec tant d’intensite emotionnelle, tant par ceux qui partent que par ceux qui restent. Dillashaw n’a pas simplement quitte un gym : il a quitte une famille. Covington n’a pas simplement perdu des coequipiers : il a perdu ses meilleurs amis.
Les rivalites de camps structurent aussi les cartes UFC. L’organisation a longtemps exploite ces tensions pour creer des recits vendeurs : coequipier contre coequipier, maitre contre eleve, loyaute contre ambition. Ces histoires resonnent parce qu’elles touchent a quelque chose d’universel — le conflit entre appartenance collective et destin individuel.
Et puis il y a la dimension technique. Quand deux combattants du meme camp s’affrontent, ils connaissent intimement les forces et faiblesses de l’autre. Ils ont passe des centaines d’heures a s’entrainer ensemble, a decoder les habitudes de l’autre. Ce savoir mutuel rend les combats entre anciens coequipiers a la fois plus tactiques et plus imprevisibles — car chacun sait ce que l’autre sait.
La richesse du MMA est dans ses clans
En parcourant ces histoires — d’AKA a ATT, de Team Alpha Male a Jackson-Wink, de City Kickboxing a Kill Cliff FC — un constat s’impose : le MMA n’est pas un sport individuel. Pas vraiment. Derriere chaque performance dans la cage, il y a des mois de travail collectif, des sparrings partages, des strategies elaborees en groupe. Les camps sont les nations invisibles du MMA, et leurs rivalites en ecrivent les chapitres les plus fascinants.
Ces histoires de loyaute et de rupture, de construction et de fracture, racontent quelque chose de profond sur la nature humaine dans le sport de haut niveau. Elles rappellent que derriere les combattants se trouvent des hommes et des femmes qui doivent naviguer entre ambition personnelle et liens collectifs, entre gratitude pour ceux qui les ont formes et besoin d’evoluer au-dela de leur berceau sportif.
Le MMA continuera de produire de nouvelles rivalites de camps, de nouvelles alliances et de nouvelles ruptures. C’est dans sa nature meme. Et c’est precisement cette dimension humaine — au-dela des coups echanges dans la cage — qui fait de ce sport un recit collectif toujours en cours d’ecriture. Les camps evoluent, les alliances se recomposent, mais une chose demeure : dans le MMA, on ne monte jamais seul sur la plus haute marche.
Sources
- American Kickboxing Academy — Wikipedia
- American Top Team — Wikipedia
- Team Alpha Male — Wikipedia
- Jackson Wink MMA Academy — Wikipedia
- City Kickboxing — Wikipedia
- The Team Alpha Male Way — UFC.com
- The Legacy of Jackson Wink MMA — JacksonWink.com