L’essor du MMA feminin : des pionnieres aux championnes

Le 23 fevrier 2013, au Honda Center d’Anaheim, Californie, Ronda Rousey monte dans l’octogone pour la premiere fois sous la banniere UFC. Face a elle, Liz Carmouche — ancienne marine americaine, premiere adversaire d’une championne UFC feminine. A 4 minutes et 49 secondes du premier round, Rousey verrouille un armbar et force l’abandon. Le combat est termine. Mais ce qui vient de commencer est bien plus grand : pour la premiere fois de l’histoire de l’UFC, deux femmes se sont battues dans la cage la plus celebre du monde. Ce soir-la, une porte s’est ouverte — et elle ne s’est plus jamais refermee.

L’histoire du MMA feminin ne commence pas avec l’UFC. Elle remonte a des decennies de combats dans l’ombre, de pionnieres qui se battaient sans cameras, sans contrats, parfois sans public. De Tokyo a Kansas City, de Strikeforce a Invicta FC, des femmes ont trace un chemin que d’autres ont ensuite emprunte vers la lumiere. Voici cette histoire — une chronique en six chapitres.

L'essor du MMA feminin

Les origines : quand personne ne regardait

Le 18 juillet 1995, a Tokyo, le premier evenement de MMA exclusivement feminin a lieu dans le cadre du Ladies Legends Pro Wrestling. C’est discret, presque confidentiel, mais c’est un debut. Deux ans plus tard, en 1997, le premier combat feminin de MMA sur sol americain oppose Becky Levi a Betty Fagan. Pas de television, pas de sponsors — juste deux femmes qui veulent se battre selon les memes regles que les hommes.

Pendant les annees 2000, c’est le Japon qui fait figure de terre d’accueil. La competition Smackgirl, fondee en 2001, devient la premiere organisation majeure entierement feminine en MMA. En 2000, le ReMix World Cup couronne Marloes Coenen comme premiere championne du monde de MMA feminin — un titre que peu de gens connaissent aujourd’hui, mais qui a compte pour celles qui se battaient a l’epoque. Ces femmes n’avaient pas de modeles. Elles etaient les modeles.

Les pionnieres : Invicta FC et la generation Strikeforce

En mars 2011, quand Zuffa — la societe mere de l’UFC — rachete Strikeforce, une vague d’inquietude traverse le MMA feminin. Strikeforce avait ete la premiere grande organisation americaine a offrir des divisions feminines serieuses : Gina Carano, Cris Cyborg, Miesha Tate s’y etaient illustrees. Le rachat menace de tout effacer — l’UFC de Dana White n’a jamais inclus de femmes dans ses evenements.

C’est dans ce vide que Shannon Knapp et Janet Martin fondent Invicta Fighting Championships en 2012. Le premier evenement a lieu le 28 avril 2012, avec en tete d’affiche un combat entre Marloes Coenen et Romy Ruyssen. L’ambition est claire : creer un espace ou les combattantes peuvent s’exprimer au plus haut niveau, avec des categories de poids adaptees et une visibilite mediatique. Invicta FC deviendra un veritable vivier pour l’UFC — la majorite des combattantes de la division poids paille de l’UFC en sont issues.

Parmi les pionnieres de cette epoque, Gina Carano merite une mention particuliere. Avant Rousey, avant Nunes, c’est Carano qui a mis le MMA feminin sous les projecteurs en Amerique. Son combat contre Cris Cyborg a Strikeforce en aout 2009 a attire plus de 500 000 telespectateurs sur Showtime — un chiffre sans precedent pour un combat feminin a l’epoque. Carano a perdu ce soir-la, mais elle avait prouve que le public existait. La question n’etait plus de savoir si les femmes pouvaient combattre — c’etait de savoir quand l’UFC ouvrirait ses portes.

Les pionnieres du MMA feminin

L’age d’or : Ronda Rousey et l’irruption dans le mainstream

En novembre 2012, Dana White fait ce qu’il avait jure de ne jamais faire : il signe une combattante. Ronda Rousey, judoka olympique (bronze a Pekin 2008), invaincu en MMA, devient la premiere championne des poids coq feminins de l’UFC — un titre cree specialement pour elle, avant meme son premier combat dans l’organisation.

Sa premiere defense de titre a l’UFC 157, le 23 fevrier 2013, contre Liz Carmouche, ne dure pas cinq minutes. Mais l’impact est immediat. L’audience depasse les attentes. Les medias grand public s’emparent de l’histoire. Rousey enchaine six defenses de titre entre 2013 et 2015 — chacune plus rapide que la precedente. Cat Zingano soumise en quatorze secondes a l’UFC 184. Bethe Correia KO en trente-quatre secondes a l’UFC 190 au Bresil. Rousey n’est plus seulement une combattante — elle devient un phenomene culturel, invitee sur les plateaux de television, dans les films, sur les couvertures de magazines sportifs.

Ce qui rend le parcours de Rousey determinant, ce n’est pas seulement sa domination technique. C’est qu’elle a force un changement structurel. Apres elle, l’UFC n’avait plus le choix : le public reclamait des combattantes. Et l’organisation a suivi.

L’expansion : quatre divisions en cinq ans

L’effet Rousey se mesure en chiffres concrets. En 2013, l’UFC ne comptait qu’une seule division feminine : les poids coq (61 kg). Cinq ans plus tard, il y en avait quatre :

  • Poids paille (52 kg) — Creee en decembre 2014, avec Carla Esparza comme premiere championne apres avoir battu Rose Namajunas en finale de la saison 20 de The Ultimate Fighter.
  • Poids coq (61 kg) — La division originelle, creee en 2012 avec Ronda Rousey.
  • Poids mouche (57 kg) — Creee en 2017, avec Nicco Montano comme premiere championne via la saison 26 de The Ultimate Fighter.
  • Poids plume (66 kg) — Creee fin 2016, avec Germaine de Randamie comme premiere championne en 2017.

En cinq ans, le MMA feminin etait passe d’une curiosite mediatique a un pilier de la programmation UFC. Les combattantes n’etaient plus des « bonus » en co-main event — elles headlinaient des pay-per-views, remplissaient des arenes, generaient des millions de dollars. La question n’etait plus « les femmes ont-elles leur place dans l’UFC ? » mais « qui sera la prochaine championne ? ».

Les championnes qui ont redessine le sport

Apres Rousey, une nouvelle generation a pris le relais — et l’a depasse.

Amanda Nunes, nee a Salvador de Bahia au Bresil, est consideree par beaucoup comme la plus grande combattante de MMA de tous les temps. Son parcours parle de lui-meme : 23 victoires, 5 defaites, un record de 12 victoires consecutives en UFC, et 11 victoires en combat de titre — le record absolu chez les femmes. Le 29 decembre 2018, a l’UFC 232, elle met KO Cris Cyborg en 51 secondes du premier round pour devenir la premiere femme a detenir simultanement deux ceintures UFC (poids coq et poids plume). Ce KO a mis fin a une decennie de domination de Cyborg — et a consacre Nunes comme la GOAT du MMA feminin.

Rose Namajunas a ecrit son propre chapitre dans cette histoire. Finaliste de la premiere saison du TUF poids paille en 2014, elle perd contre Carla Esparza. Mais elle revient. Le 4 novembre 2017, a l’UFC 217, elle met KO Joanna Jedrzejczyk au premier round — une performance que personne n’avait vue venir contre la combattante alors consideree comme la meilleure poids paille du monde. Namajunas perd la ceinture, puis la reconquiert en 2021 contre Zhang Weili a l’UFC 261, devenant la premiere femme a reconquerir un titre UFC. Son parcours — marque par des traumatismes personnels qu’elle a evoques publiquement, par des chutes et des retours — incarne une forme de resilience qui depasse le cadre sportif.

Les championnes du MMA feminin

Valentina Shevchenko, nee au Kirghizistan et entrainee des l’enfance par sa mere Elena — elle-meme championne de muay thai et presidente de la federation nationale de muay thai du Kirghizistan — a domine la division poids mouche avec six defenses de titre consecutives. Multi-championne de kickboxing et de muay thai avant de passer au MMA, Shevchenko incarne la combattante complete : technique au sol, precision en pieds, intelligence tactique. Sa rivalite avec Amanda Nunes — deux combats serres en poids coq — reste l’une des plus respectueuses de l’histoire du sport.

Zhang Weili, premiere championne chinoise de l’UFC, merite sa place dans cette chronique. Son combat contre Joanna Jedrzejczyk a l’UFC 248 en mars 2020 — cinq rounds d’une intensite absolue, un hematome frontal spectaculaire sur Jedrzejczyk, une victoire aux points en decision partagee — est regulierement cite comme le meilleur combat feminin de l’histoire de l’UFC. Zhang a ouvert la porte du MMA a un milliard de spectateurs potentiels en Chine, prouvant que le sport ne connaissait pas de frontieres geographiques.

Les resistances : les portes qui ont tarde a s’ouvrir

Ce serait rendre un mauvais service a cette histoire que de la raconter comme une marche triomphale. Les resistances ont ete reelles, longues, et parfois violentes. Dana White lui-meme avait declare en 2011 que les femmes ne combattraient « jamais » dans l’UFC. Les commentaires en ligne sur les premiers combats feminins oscillaient entre condescendance et hostilite ouverte.

Les ecarts de remuneration ont ete (et restent) significatifs. Pendant des annees, les combattantes touchaient une fraction de ce que gagnaient leurs homologues masculins pour un main event. Les divisions feminines ont connu des periodes de doute — la division poids plume, notamment, a souffert d’un manque de profondeur de roster et a vu son titre rarement defendu.

Mais les combattantes ont repondu de la seule maniere qui compte dans ce sport : en se battant. Chaque KO spectaculaire, chaque soumission technique, chaque combat de l’annee gagne par des femmes a repousse un peu plus loin la ligne de ce qui etait considere comme possible. Et progressivement, les sceptiques se sont tus — non pas convaincus par des arguments, mais par l’evidence de ce qu’ils voyaient dans la cage.

Au-dela de la boxe : Katie Taylor et la convergence des sports de combat

L’essor du MMA feminin ne s’est pas produit dans un vide. Il s’inscrit dans un mouvement plus large de reconnaissance des femmes dans les sports de combat. Et aucun parcours n’illustre mieux cette convergence que celui de Katie Taylor.

En aout 2012, a Londres, Taylor remporte la medaille d’or olympique en boxe feminine poids legers — la premiere annee ou la boxe feminine est admise aux Jeux olympiques. Son palmare amateur est vertigineux : cinq titres mondiaux consecutifs, six titres europeens, un record de 143 victoires pour 7 defaites. En passant professionnelle, elle compile un record de 25 victoires (dont 6 par KO) pour 1 defaite, devenant championne incontestee des poids legers.

Taylor n’a jamais combattu en MMA. Mais son impact sur le MMA feminin est indirect et profond : elle a prouve qu’une femme pouvait remplir des stades (80 000 spectateurs a Croke Park en 2022 pour son combat contre Amanda Serrano), generer des millions en pay-per-view, et devenir une icone nationale — tout cela dans un sport de combat. Si Rousey a ouvert la porte du MMA, Taylor a ouvert celle des sports de combat dans leur ensemble. Et les combattantes de MMA ont beneficie de cette normalisation : aujourd’hui, une femme qui se bat pour un titre n’est plus une curiosite, c’est une athlète.

Le fil rouge : de Tokyo 1995 a aujourd’hui

Trente ans separent le premier combat feminin de MMA a Tokyo et le MMA feminin d’aujourd’hui. Trente ans pendant lesquels des centaines de combattantes ont trace un chemin, souvent sans recompense, toujours avec determination. De Marloes Coenen a Amanda Nunes, de Gina Carano a Zhang Weili, de Shannon Knapp dans les coulisses d’Invicta FC a Rose Namajunas sous les projecteurs de l’UFC — chaque maillon de cette chaine a compte.

Ce qui n’a pas change en trente ans, c’est l’essentiel : la volonte. La volonte de se battre quand personne ne regarde, de revenir apres une defaite, de prouver par l’action ce que les mots ne suffisent pas a dire. Les pionnieres de 1995 et les championnes de 2026 partagent cette meme qualite — et c’est elle qui fait du MMA feminin non pas une categorie a part, mais une partie integrante de l’histoire du combat.

Le prochain chapitre s’ecrit en ce moment. Dans des gymnases de Bahia, de Bali, de Bagnolet, des jeunes femmes enfilent leurs gants pour la premiere fois. Certaines deviendront championnes. D’autres non. Mais toutes portent en elles l’heritage de celles qui les ont precedees — et c’est peut-etre la plus belle victoire de cette histoire : elle ne s’arrete pas.

Sources

  • UFC.com — Lineages des titres feminins (bantamweight, strawweight, flyweight, featherweight)
  • Wikipedia — Women’s mixed martial arts (historique, chronologie)
  • ESPN — Top 10 women’s MMA fighters of the 21st century
  • Invicta FC — About (fondation, mission, evenements)
  • Olympics.com — Katie Taylor, medaille d’or 2012

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