Thomas Lemaire : Portrait du Champion de France MMA Venu de Gamaches
Le 28 juin 2025, au Palais des Sports de Nanterre, un homme originaire d’une petite ville de la vallee de la Bresle s’apprete a monter dans la cage pour la finale du championnat de France de MMA en -85 kg. Thomas Lemaire n’a rien du combattant mediatique que l’on voit sur les affiches des grandes organisations internationales. Il n’a pas grandi sous les lumieres, il n’a pas ete repere par un talent scout californien, il n’a pas fait ses classes dans une academie de renom a Las Vegas. Il vient de Gamaches, commune de 2 500 ames dans la Somme, et il a forge son art martial a la force d’un travail silencieux, opiniatre, presque invisible. Ce soir-la, face a Mike Bertili, un adversaire redoutable venu de Tours, Lemaire va regler l’affaire en moins de deux minutes. Par soumission. Au premier round. Et devenir champion de France.
Comment un jeune homme de Picardie, sans parcours federatif classique ni exposition mediatique, parvient-il a se hisser au sommet du MMA francais ? Le parcours de Thomas Lemaire raconte quelque chose de profond sur la realite du combat en France : celle des clubs de province, des coachs passionnes, des heures d’entrainement dans des salles modestes, et d’une discipline qui ne ment jamais.
Les origines : Gamaches, la ou tout commence
Gamaches ne figure sur aucune carte des hauts lieux du sport de combat. Situee dans le departement de la Somme, au coeur de la vallee de la Bresle, cette commune rurale du nord de la France n’evoque ni les salles de boxe de Marseille, ni les academies parisiennes de jiu-jitsu bresilien. Elle evoque plutot la quietude d’une campagne picarde ou les opportunites sportives sont rares et ou chaque parcours d’athlete releve d’un petit miracle logistique.
C’est pourtant la que Thomas Lemaire decouvre le sport de combat. Comme beaucoup de jeunes dans les zones rurales, son premier contact avec les arts martiaux passe par un club local anime par des benevoles et des passionnes. En l’occurrence, le MG Fight Team de Gamaches — une structure modeste mais serieuse, portee par une poignee d’entraineurs qui croient en la discipline du MMA bien avant que celui-ci ne soit legalise en France.
Dans ces petites salles de province, on n’a pas toujours le materiel dernier cri. On n’a pas les sparring partners de niveau international sous la main. Ce qu’on a, en revanche, c’est du temps, de la repetition, et des coachs qui connaissent leurs athletes comme leurs propres enfants. Le MG Fight Team offre a Lemaire exactement cela : un cadre exigeant, une progression methodique, et la certitude que le talent seul ne suffit pas — il faut y ajouter la regularite et l’humilite.
Kevin Pohie, son entraineur au MG Fight Team, sera la figure centrale de cette formation initiale. C’est lui qui identifie tres tot chez Lemaire une combinaison rare : une capacite d’apprentissage rapide, un calme naturel sous pression, et une rigueur presque obsessionnelle dans l’execution des techniques. Pohie le decrit comme un perfectionniste, quelqu’un qui ne se contente jamais d’une repetition approximative. Chaque geste doit etre precis. Chaque transition doit etre fluide. Cette exigence, cultivee des les premiers entrainements dans la salle de Gamaches, deviendra la marque de fabrique de Lemaire.
La decouverte : premiers pas dans le combat professionnel
Le MMA en France a longtemps evolue dans une zone grise. Avant sa legalisation officielle par le ministere des Sports en janvier 2020, les pratiquants francais devaient souvent s’expatrier pour combattre ou se contenter de competitions en kickboxing, grappling ou jiu-jitsu sous des regles partielles. Pour un jeune combattant de province comme Lemaire, cela signifiait des deplacements constants, des budgets serres, et une visibilite quasi nulle.
Les debuts de Lemaire sur le circuit ne sont pas spectaculaires au sens mediatique du terme. Il n’y a pas de video virale, pas de KO fulgurant partage sur les reseaux sociaux. Il y a des victoires methodiques, construites sur un travail de fond : une maitrise du grappling qui lui permet de controler ses adversaires au sol, un striking de plus en plus affute forge par des annees de kickboxing parallele, et une gestion intelligente de la distance qui trahit une comprehension fine du combat.
C’est d’ailleurs en kickboxing que Lemaire se fait d’abord remarquer sur la scene internationale. On retrouve sa trace chez Enfusion, l’une des plus prestigieuses organisations mondiales de kickboxing, basee aux Pays-Bas. Combattre chez Enfusion n’est pas un detail — c’est une organisation qui a accueilli certains des meilleurs strikers de la planete. Lors de l’evenement Enfusion 147, Lemaire affronte le Neerlandais Geert Rebel et s’impose par decision unanime des juges. Une victoire propre, sans bavure, qui temoigne de sa capacite a performer loin de chez lui, dans un environnement hostile, face a un adversaire aguerre.
Cette double casquette MMA-kickboxing n’est pas anodine. Elle revele un combattant complet, capable de s’adapter a des reglements differents, a des rythmes de combat differents, a des logiques tactiques differentes. La ou certains fighters se specialisent tres tot et restent enfermes dans un registre unique, Lemaire construit son arsenal sur la polyvalence.
L’ascension : du MG Fight Team aux Pays-Bas
Le tournant dans le parcours de Thomas Lemaire s’appelle Aardenburg. Cette petite ville de Zelande, aux Pays-Bas, abrite le Luc Verheije Kickboxing Fight Club — une salle reputee dans le milieu du kickboxing europeen, dirigee par l’ancien champion Luc Verheije. C’est la que Lemaire decide de venir parfaire sa formation, aux cotes de combattants de classe mondiale comme Thian Kellen de Vries, champion du monde de kickboxing.
Le choix de s’entrainer aux Pays-Bas n’est pas anodin. Les Pays-Bas sont historiquement l’une des terres les plus fertiles du kickboxing mondial — de Ramon Dekkers a Ernesto Hoost, de Badr Hari a Rico Verhoeven, la tradition neerlandaise du striking est l’une des plus riches et des plus exigeantes au monde. Pour un Francais issu d’un petit club picard, venir s’y frotter represente un saut qualitatif considerable.
Au Luc Verheije Fight Club, Lemaire decouvre une intensite d’entrainement differente. Les sparrings sont plus durs, les partenaires plus experimentes, les exigences techniques plus elevees. C’est la qu’il affine son jeu de pieds, sa gestion du timing, sa capacite a enchainer les combinaisons sous pression. C’est la aussi qu’il apprend a encaisser — non pas passivement, mais en integrant la pression adverse dans sa propre strategie.
Ce passage aux Pays-Bas illustre une realite meconnue du MMA francais : pour progresser au-dela d’un certain niveau, les combattants de province doivent souvent quitter leur zone de confort geographique. Ils doivent investir du temps, de l’argent et de l’energie dans des deplacements reguliers, parfois a l’etranger, pour trouver les sparring partners et les coachs capables de les emmener plus loin. Ce sacrifice logistique est l’un des obstacles les plus sous-estimes du sport de combat en France.
Mais Lemaire ne coupe jamais le lien avec Gamaches. Il revient regulierement au MG Fight Team, ou il partage son experience avec les jeunes combattants de la vallee de la Bresle. Ce va-et-vient entre la province et l’international, entre la formation de base et le perfectionnement de haut niveau, definit son parcours autant que ses victoires.
Le moment cle : la finale du championnat de France 2025
Le 28 juin 2025, le Palais des Sports de Nanterre accueille les finales du championnat de France de MMA organise sous l’egide de la FMMAF (Federation francaise de MMA). La categorie des -85 kg est l’une des plus disputees — elle reunit des athletes puissants, techniques, souvent polyvalents. La finale oppose Thomas Lemaire a Mike Bertili, un combattant de Tours dont la reputation n’est plus a faire sur le circuit national.
Les observateurs s’attendent a un combat serré. Bertili est connu pour sa solidite et sa combativite. Il ne donne rien facilement. Il faut aller le chercher, supporter sa pression, trouver les ouvertures dans une garde bien construite. Sur le papier, la finale a tout pour durer.
Elle ne durera pas. Lemaire entre dans la cage avec une intention limpide. Des les premieres secondes, il impose son rythme. Sa gestion de la distance est impeccable — il controle l’espace, force Bertili a reagir plutot qu’a agir. Puis, dans un enchainement aussi rapide que technique, il amene le combat au sol et verrouille une soumission. L’arbitre intervient. Moins de deux minutes se sont ecoulees depuis le debut du premier round.
La victoire est totale. Pas seulement parce qu’elle est rapide, mais parce qu’elle est propre. Il n’y a pas de chaos, pas de coup de chance, pas d’erreur adverse exploitee dans la panique. Il y a un plan, une execution, et un resultat. C’est la signature d’un combattant qui a travaille cette sequence des dizaines, peut-etre des centaines de fois en entrainement. Un geste devenu reflexe. Un reflexe devenu art.
Thomas Lemaire est champion de France de MMA en -85 kg. Pour un gamin de Gamaches, c’est un accomplissement considerable. Mais pour le MMA francais dans son ensemble, c’est aussi un signal : le talent ne se concentre pas uniquement dans les grandes metropoles. Il pousse aussi dans les petites salles de province, nourri par des coachs devoues et une ethique de travail inalterable.
Le style : polyvalence et intelligence tactique
Ce qui frappe chez Thomas Lemaire, c’est l’absence de spectaculaire gratuit. Son style n’est pas fait pour les highlights reels d’Instagram. Il est fait pour gagner. Et gagner proprement.
Sa base en kickboxing, forgee entre le MG Fight Team et le Luc Verheije Fight Club, lui donne un striking structure et discipliné. Il ne lance pas de coups pour impressionner — chaque frappe a une intention, qu’il s’agisse de maintenir la distance, de preparer un takedown, ou de creer une ouverture pour une transition au sol. Son jeu de jambes, travaille dans la tradition neerlandaise, lui permet de se deplacer lateralement avec une fluidite qui desarticule les pressions adverses.
Au sol, Lemaire revele une autre dimension. Son grappling est patient et methodique. Il ne cherche pas la soumission spectaculaire — il cherche le controle. Position apres position, il progresse vers une situation dominante, etouffant les tentatives de son adversaire avec un poids bien reparti et des transitions qui ne laissent aucun espace de recuperation. Sa victoire en finale du championnat de France illustre parfaitement cette approche : une soumission qui semble facile parce qu’elle est le resultat d’un enchainement parfaitement maitrise.
Cette polyvalence est le fruit d’une formation eclectique. Kickboxing aux Pays-Bas, grappling en club, sparrings reguliers avec des profils varies — Lemaire n’est pas un specialiste qui excelle dans un domaine et survit dans les autres. C’est un generaliste de haut niveau, capable de dicter le rythme du combat quel que soit le terrain. Face a un striker, il peut amener le combat au sol. Face a un grappler, il peut maintenir le combat debout et travailler a distance. Cette adaptabilite est sa plus grande force.
Kevin Pohie, son premier entraineur, avait identifie cette capacite d’adaptation des les debuts. Ce n’est pas un hasard si Lemaire a toujours refuse de se cantonner a une seule discipline. Son intelligence tactique — la capacite a lire un combat en temps reel et a ajuster sa strategie — est le lien entre toutes les facettes de son jeu.
Le MMA dans les regions : la realite invisible du combat francais
Le parcours de Thomas Lemaire eclaire une realite souvent occultee par la mediatisation des grandes organisations internationales : le MMA francais vit d’abord dans ses regions. Loin des projecteurs de l’UFC ou du PFL, des milliers de combattants s’entrainent chaque semaine dans des salles municipales, des hangars amenages, des clubs associatifs portes par des benevoles.
La FMMAF, federation francaise de MMA, a mis en place depuis plusieurs annees les Equipes Techniques Regionales (ETR), dont l’objectif est de structurer le developpement du sport sur l’ensemble du territoire. Les championnats regionaux, les competitions inter-regionales — comme celle de Marseille en janvier 2025 qui a reuni 145 participants et 110 combats — sont le terreau ou poussent les futurs champions nationaux.
Mais cette structuration reste un chantier en cours. Les disparites entre les regions sont considerables. Un jeune combattant a Paris ou a Lyon a acces a des dizaines de salles, des coachs certifies, des sparring partners de tous niveaux. Un jeune combattant a Gamaches, dans la Somme, n’a souvent qu’un seul club, un ou deux entraineurs, et des partenaires d’entrainement en nombre limite. Pour progresser, il doit voyager — parfois jusqu’aux Pays-Bas, comme Lemaire l’a fait.
Cette inegalite structurelle n’empeche pas le talent d’emerger. Elle le rend simplement plus difficile a detecter et plus couteux a developper. Les champions regionaux comme Thomas Lemaire sont la preuve vivante que la passion et la discipline peuvent compenser le manque de moyens — mais ils sont aussi le rappel que le MMA francais a encore du chemin a parcourir pour offrir a chaque combattant, ou qu’il vive, les conditions necessaires a son epanouissement.
Les championnats de France 2025, organises a Palaiseau a l’Ecole Polytechnique les 31 mai et 1er juin, puis a Nanterre pour les finales, ont reuni plus de 70 combattants amateurs venus de toute la France. C’est dans ce vivier que le MMA francais puise sa force — et c’est ce vivier qu’il faut continuer a nourrir.
Aujourd’hui : un champion ancre dans ses racines
Apres son titre de champion de France, Thomas Lemaire n’a pas quitte Gamaches pour s’installer dans une grande metropole. Il continue de s’entrainer entre le MG Fight Team et les Pays-Bas, maintenant un equilibre entre ses racines picardes et ses ambitions sportives. Il revient regulierement dans la salle qui l’a forme, ou il transmet son experience aux jeunes combattants de la vallee de la Bresle.
Cette fidelite a ses origines n’est pas un frein a sa progression — c’est un choix. Le choix de montrer qu’on peut atteindre le sommet national sans renier d’ou l’on vient. Le choix de donner en retour a une communaute qui l’a soutenu quand personne d’autre ne le regardait. Le choix, aussi, de prouver que le MMA de province a toute sa place dans le paysage sportif francais.
A 2025, les perspectives de Lemaire sont ouvertes. Le titre de champion de France lui donne acces a la scene internationale sous les couleurs tricolores. La FMMAF designe ses representants pour les competitions europeennes et mondiales sur la base des resultats nationaux — et Lemaire est desormais en premiere ligne. Son profil de combattant complet, forge entre le kickboxing neerlandais et le MMA francais, en fait un candidat serieux pour representer la France au plus haut niveau.
Ce que son parcours raconte du combat
Le parcours de Thomas Lemaire ne raconte pas l’histoire d’un prodige. Il raconte l’histoire d’un travailleur. Quelqu’un qui a compris tres tot que le talent sans methode est une promesse non tenue, et que la methode sans perseverance est un exercice sterile. Entre Gamaches et Aardenburg, entre le MG Fight Team et le Luc Verheije Fight Club, entre les combats regionaux et la finale de Nanterre, il a trace un chemin qui n’avait rien d’evident — et c’est precisement ce qui le rend admirable.
Dans un sport ou la mediatisation favorise les trajectoires spectaculaires et les personnalites flamboyantes, Lemaire rappelle une verite simple : le combat recompense ceux qui se presentent. Jour apres jour. Entrainement apres entrainement. Sans excuses, sans raccourcis, sans bruit. Le titre de champion de France n’est pas un aboutissement — c’est la confirmation que la methode fonctionne. Et que les petites salles de province, elles aussi, fabriquent des champions.
Sources
- Morning Sport — Thomas Lemaire decroche le titre de champion de France de MMA en -85 kg (juillet 2025)
- FMMAF — Federation francaise de MMA (site officiel)
- Tapology — Luc Verheije Fight Club (fiche salle)
- Karate Bushido — Championnats de France MMA 2025 a Palaiseau