MMA 21 mai 2025 Maxime Durand

Le code d'honneur du MMA : respect, fair-play et traditions dans la cage

Le 7 septembre 2019, à Abu Dhabi, Khabib Nurmagomedov vient de soumettre Dustin Poirier au troisième round de l'UFC 242. Le champion incontesté des poids légers se relève, traverse l'octogone et tend la main a son adversaire. Puis, devant des millions de téléspectateurs, les deux hommes échangent leurs t-shirts. Khabib vendra ensuite celui de Poirier aux enchères pour 100 000 dollars, reverses integralement à la Good Fight Foundation, l'association caritative du combattant américain. Dana White, président de l'UFC, doublera la mise. Ce soir-là, un geste de respect mutuel aura généré 200 000 dollars pour des enfants défavorisés. Cette scène illustre une réalité que les detracteurs du MMA peinent à voir : derrière les coups, les etranglements et les projections, il existe un code d'honneur aussi ancien que les arts martiaux eux-mêmes.

Le touch of gloves : un rituel plus profond qu'il n'y paraît

Avant chaque combat de MMA, l'arbitre prononce une phrase devenue rituelle : "If you want to touch gloves, do so now." Ce moment, qui dure a peiné deux secondes, condense des siècles de tradition martiale. Le touch of gloves n'est inscrit dans aucun règlement officiel — ni dans les Unified Rules of MMA, ni dans le rulebook de l'UFC. C'est un acte purement volontaire, un geste de sportivité que la quasi-totalité des combattants choisissent d'accomplir.

Ce geste trouve ses racines dans plusieurs traditions. En boxe anglaise, le salut des gants précède chaque reprise depuis le XIXe siècle. En judo, le rei — l'inclinaison — ouvre et ferme chaque randori. En karate, le salut au sensei et à l'adversaire est un préalable non negociable. Le touch of gloves du MMA synthetise ces héritages : il dit à l'autre "je reconnais ton courage, je respecte ta préparation, et je m'engage à combattre dans les règles".

Mais que se passe-t-il quand un combattant refuse ce rituel ? En 2022, lors de l'UFC 279, Khamzat Chimaev a fait le choix de ne pas toucher les gants de Kevin Holland et de plonger directement pour un takedown. La controverse a enflammé les réseaux sociaux. Daniel Cormier, ancien double champion de l'UFC et désormais commentateur, a résumé le débat avec lucidité : "Même s'il l'a fait, il n'y a aucune loi qui dit qu'on doit toucher les gants." C'est exactement le point : le touch of gloves tire sa valeur de son caractère volontaire. On ne peut pas forcer le respect — mais on peut le montrer.

D'autres incidents ont marqué les esprits. Lors de l'UFC 196, le Brésilien Erick Silva a feint un touch of gloves avant de frapper Nordine Taleb au visage, un geste unanimement condamne comme contraire à l'éthique du sport. Plus récemment, en août 2025, Johnny Walker a été accuse d'avoir simulé un touch of gloves contre Zhang Mingyang à l'UFC Shanghai avant de plonger pour un takedown. Walker s'en est defendu en expliquant qu'il avait déjà touché les gants de son adversaire avant le signal du début, et qu'il n'avait aucune intention de feindre quoi que ce soit. Ces controverses, loin de fragiliser la tradition, la renforcent : elles montrent à quel point la communauté MMA est attachee à ce code non écrit.

Les accolades post-combat : quand l'adversaire devient un frere d'armes

Si le touch of gloves ouvre le combat, les accolades qui suivent la décision finale en révèlent le véritable esprit. Dans peu de sports au monde, on voit deux athlètes qui viennent de se frapper pendant quinze ou vingt-cinq minutes tomber dans les bras l'un de l'autre avec une sincérité aussi palpable.

L'échange de t-shirts entre Khabib Nurmagomedov et Dustin Poirier à l'UFC 242 reste l'un des moments les plus emblématiques de cette culture du respect. Mais il ne s'agit pas d'un cas isole. Après leur combat à l'UFC 189, en juillet 2015, Robbie Lawler et Rory MacDonald ont écrit l'une des pages les plus intenses de l'histoire du MMA. Cinq rounds d'une violence inouie, un combat intronise depuis au UFC Hall of Fame. MacDonald a été emmène à l'hôpital après la défaite. Quelques heures plus tard, Lawler l'a rejoint a son chevet pour prendre une photo ensemble, publiée par Firas Zahabi, l'entraîneur de MacDonald. Ce cliché de deux guerriers abîmés mais souriants, côte à côte sur un lit d'hôpital, est devenu un symbole du respect dans le MMA.

Ces gestes ne sont pas réservés aux têtes d'affiche. Dans les galas régionaux, dans les promotions européennes comme l'ARES FC ou Oktagon, dans les clubs de MMA en France et ailleurs, la poignée de main après le sparring et l'accolade après le combat font partie du quotidien. Ils ne font jamais les gros titres, mais ils constituent la colonne vertébrale de la culture du MMA : le respect de l'autre est indissociable de la pratique du combat.

Le rôle de l'arbitre : gardien silencieux du fair-play

Dans la cage, un homme ou une femme occupe une position cruciale, souvent sous-estimée par les spectateurs : l'arbitre. Son rôle ne se limite pas à compter les points ou à interrompre le combat quand un combattant est en danger. L'arbitre est le garant vivant des règles et, par extension, du respect entre les deux athlètes.

Trois noms reviennent invariablement quand on parle d'arbitrage d'excellence en MMA. John McCarthy, surnomme "Big John", est considéré comme le père de l'arbitrage moderne en arts martiaux mixtes. C'est lui qui a contribué à rédiger les Unified Rules of MMA au début des années 2000, transformant un sport alors perçu comme une bagarre sans règles en une discipline encadrée et régulée. Sa phrase emblématique — "Are you ready? Let's get it on!" — a accompagné des centaines de combats légendaires.

Herb Dean est souvent considéré comme la référence contemporaine de l'arbitrage MMA. Élu arbitre de l'année par Fighters Only Magazine a dix reprises entre 2010 et 2024, il est reconnu pour son calme sous pression et sa capacité à lire le déroulement d'un combat avec précision. Son approche privilégie toujours la sécurité du combattant : mieux vaut un arrêt une seconde trop tôt qu'une seconde trop tard.

Marc Goddard, arbitre britannique, s'est imposé comme l'un des officiels les plus respectés de la scène internationale. Connu pour appliquer les règles avec fermete et constance, Goddard n'hésite pas à retirer des points en cas de faute répétée — une décision que beaucoup d'arbitres hésitent à prendre. Son approche stricte envoie un message clair : les règles existent pour protéger les combattants, et elles seront appliquées.

L'arbitre incarne une vérité fondamentale du MMA : le combat n'est pas une absence de règles, mais un cadre dans lequel deux athlètes s'affrontent sous la protection d'un tiers neutre. C'est cette structure qui distingue le sport du combat de la violence gratuite.

Les règles unifiees : la fondation du respect

Le respect en MMA ne repose pas uniquement sur la bonne volonté des combattants — il est inscrit dans un cadre réglementaire précis. Les Unified Rules of Mixed Martial Arts, adoptées par l'Association of Boxing Commissions (ABC) et appliquées par l'UFC et la plupart des grandes promotions mondiales, constituent cette fondation.

La liste des actions interdites est longue et détaillée : frappes à l'arrière de la tête (la "zone mohawk"), manipulation des yeux, coups de tête, morsures, coups à la colonne vertébrale, coups à la gorge, manipulation des petites articulations (doigts et orteils), frappes à l'aine. Chacune de ces interdictions a été pensée pour protéger l'intégrité physique des athlètes tout en préservant la nature compétitive du sport.

Il est utile de rappeler que le premier événement UFC, en novembre 1993, n'interdisait que deux choses : les morsures et les doigts dans les yeux. En trente ans, le cadre réglementaire a évolué de manière spectaculaire. Les règles modernes définissent les catégories de poids, la durée des rounds, les conditions de victoire (KO, soumission, décision, arrêt médical, disqualification), les équipements obligatoires (gants, protège-dents, coquille) et les procédures en cas de faute.

Cette évolution réglementaire est elle-même une forme de respect : respect pour la santé des athlètes, respect pour la crédibilité du sport, respect pour le public qui mérite des compétitions justes et équitables. Les commissions athlétiques — en particulier la Nevada State Athletic Commission et la California State Athletic Commission — jouent un rôle central dans l'application de ces règles aux États-Unis, tandis que la FMMAF (Fédération française de MMA) remplit cette fonction en France depuis la legalisation du sport en 2020.

Le corner stop : l'acte de courage ultime d'un entraîneur

Dans le MMA, il existe une décision que chaque entraîneur redoute mais que les meilleurs savent prendre : le corner stop, c'est-à-dire la demande d'arrêt du combat par le coin du combattant. C'est un geste qui va à contre-courant de l'instinct compétitif, un moment où l'entraîneur dit a son athlète : "Ton intégrité physique vaut plus que cette victoire."

À l'UFC, le corner stop fonctionne différemment de la boxe. Les entraîneurs ne peuvent pas lancer la serviette pour arrêter un combat — ils doivent signaler à l'arbitre ou aux officiels qu'ils souhaitent un arrêt. Cette particularité rend la décision encore plus difficile : il faut être affirmatif, clair, rapide.

Trevor Wittman, l'un des entraîneurs les plus respectés du MMA américain, a marqué les esprits en arretant le combat de Nate Marquardt face à Kelvin Gastelum avant le troisième round. Son combattant était submerge, et Wittman a choisi de le protéger plutôt que de le laisser encaisser des dégâts supplémentaires. Cette décision a été saluée par la communauté MMA comme un exemple de ce que devrait être la relation entraîneur-athlète.

La question du corner stop soulève un débat profond dans le milieu. Certains entraîneurs estiment que leur rôle est de pousser le combattant à la victoire, pas de décider quand il doit s'arrêter. D'autres, comme Wittman, considèrent que la protection du combattant fait partie intégrante de leur mission. Ce que ce débat révèle, c'est que le respect dans le MMA n'est pas une notion simple ou univoque — c'est un équilibre entre la compétition et la protection, entre la volonté de gagner et le devoir de préserver.

Les commissions athlétiques et la discipline : le cadre institutionnel du respect

Au-delà des gestes individuels, le respect en MMA est soutenu par un appareil institutionnel. Les commissions athlétiques — la Nevada State Athletic Commission, la California State Athletic Commission, et leurs équivalents dans chaque État américain et dans chaque pays où le MMA est legalise — sont chargées de délivrer les licences, de superviser les événements et de sanctionner les infractions.

Les sanctions possibles sont multiples : retrait de points pendant le combat, disqualification, amendes financières, suspension temporaire ou définitive de licence. Un combattant qui commet une faute grave — comme un coup illegal délibéré ou un comportement antisportif hors de la cage — peut se voir interdit de competitionner pendant des mois, voire des années.

Ce cadre disciplinaire envoie un message sans ambiguïté : le MMA est un sport, pas un spectacle de violence sans conséquences. Les combattants qui franchissent la ligne sont sanctionnes, quelle que soit leur notoriété ou leur palmarès. Cette égalité devant les règles constitue l'une des expressions les plus concrètes du fair-play dans le MMA moderne.

En France, la FMMAF a joué un rôle déterminant dans la structuration du sport depuis la legalisation en janvier 2020. La fédération a mis en place un cadre réglementaire aligne sur les standards internationaux, avec des exigences en matière de formation des arbitres, de suivi médical des combattants et de sécurité des événements. Ce travail institutionnel, souvent invisible pour le spectateur, est pourtant la condition première d'un sport respectueux de ses athlètes.

Le bushido et l'héritage des arts martiaux traditionnels

Le code d'honneur du MMA ne s'est pas invente en 1993 avec le premier événement UFC. Il plonge ses racines dans des traditions martiales millénaires, et en particulier dans le bushido japonais — la "voie du guerrier". Ce code, développe par les samourais entre le XIIe et le XIXe siècle, repose sur huit vertus : la rectitude, le courage, la bienveillance, la politesse, la sincérité, l'honneur, la loyauté et la maîtrise de soi.

Ces vertus résonnent de manière frappante avec les valeurs que le MMA moderne cherche à incarner. La rectitude, c'est combattre dans les règles. Le courage, c'est accepter le défi d'entrer dans la cage. La bienveillance, c'est respecter son adversaire avant et après le combat. La politesse, c'est le touch of gloves. La sincérité, c'est donner le meilleur de soi sans artifice. L'honneur, c'est accepter la défaite avec dignité. La loyauté, c'est rester fidèle à son camp et à ses valeurs. La maîtrise de soi, c'est savoir s'arrêter quand l'arbitre dit stop.

Le MMA est, par définition, un mélange d'arts martiaux. Et chacun de ces arts porte en lui une tradition de respect. Le judo, fondé par Jigoro Kano en 1882, place le respect mutuel (le jita kyoei, ou "prospérité mutuelle") au cœur de sa philosophie. Le karate, dans toutes ses écoles, commence et termine chaque entraînement par un salut. La lutte, l'un des sports les plus anciens de l'humanité, inscrit la poignée de main dans son rituel depuis l'Antiquité. Le jiu-jitsu brésilien, heritier direct du judo Kodokan, perpétue cette culture à travers le "slap and bump" qui précède chaque roulage.

Quand un combattant de MMA touche les gants de son adversaire, s'incline légèrement ou levé le poing en signe de reconnaissance, il ne fait pas simplement un geste de politesse — il perpétue un héritage qui traverse les siècles et les continents. C'est la continuité d'une tradition qui dit : "Nous sommes ici pour nous mesurer, pas pour nous détruire."

Ce que le respect dit du MMA en 2026

En 2026, le MMA est pratiqué dans plus de 100 pays. Le sport fait ses premiers pas dans les Jeux Asiatiques. La FMMAF compte des dizaines de milliers de licenciés en France. L'UFC organise des événements sur tous les continents. Des promotions comme l'ARES FC, Oktagon MMA ou le PFL attirent des millions de spectateurs.

Dans ce paysage en pleine expansion, la question du respect n'est pas accessoire — elle est centrale. C'est le respect des règles qui distingue le MMA d'une bagarre de rue. C'est le respect de l'adversaire qui donne au combat sa noblesse. C'est le respect du corps de l'athlète qui justifie l'existence des commissions athlétiques et des protocoles médicaux. C'est le respect de l'héritage martial qui connecte chaque combat moderne a des siècles de tradition.

Les detracteurs du MMA voient des coups. Les pratiquants et les passionnés voient autre chose : un espace où le respect se gagne par l'engagement physique total, ou la poignée de main qui suit un combat est plus sincère que mille discours, ou l'honneur n'est pas un mot vide mais une pratique quotidienne. Le code d'honneur du MMA n'est écrit dans aucun livre. Il vit dans chaque touch of gloves, dans chaque accolade post-combat, dans chaque décision d'arbitre, dans chaque corner stop. Et c'est peut-être justement parce qu'il n'est pas écrit qu'il a autant de valeur.

Sources


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