Les femmes pionnieres du MMA : de Megumi Fujii a Valentina Shevchenko
Tokyo, 5 aout 2004. Dans une salle modeste du Japon, une femme de trente ans entre dans la cage pour la premiere fois de sa vie. Elle s’appelle Megumi Fujii. En quarante secondes, elle soumet son adversaire. Personne, ce soir-la, ne sait encore qu’elle enchaînera vingt-deux victoires consecutives, qu’elle sera un jour consideree comme la meilleure combattante de la planete livre pour livre. Et personne, surtout, ne mesure a quel point des femmes comme elle vont transformer le paysage du MMA pour toujours. Cette chronique retrace leur histoire — celle des pionnieres, des batisseuses et des championnes qui ont ouvert la voie dans un univers longtemps reserve aux hommes.
Depuis les premiers combats feminins au Japon dans les annees 1990 jusqu’aux divisions feminines de l’UFC en 2013, en passant par Invicta FC et Strikeforce, le chemin a ete long, exigeant et souvent ingrat. Ce recit suit le fil chronologique de cette conquete — une epopee de courage, de technique et de perseverance.
Les origines : quand les femmes ont commence a combattre
L’histoire du MMA feminin commence bien avant les projecteurs de Las Vegas. Au milieu des annees 1990, au Japon, des organisations comme ReMix organisent les premiers combats feminins de MMA reglementes. Le pays du Soleil Levant, deja berceau du judo et du karate, offre un terreau fertile : la culture des arts martiaux y est profondement ancrée, et l’idee qu’une femme puisse pratiquer le combat a haut niveau y est moins taboue qu’en Occident.
En 2001, la promotion Smackgirl voit le jour — la premiere organisation entierement dediee au MMA feminin. C’est un moment fondateur. Pour la premiere fois, des combattantes disposent d’une scene professionnelle reguliere. Les combats sont diffuses a la television japonaise. Les categories de poids sont definies. Le cadre reglementaire se structure. Smackgirl ne deviendra jamais un phenomene mondial, mais elle accomplit quelque chose de capital : elle prouve que le MMA feminin peut exister en tant que sport a part entiere, avec ses propres championnes, ses propres rivalites et son propre public.
Aux Etats-Unis, les premices sont plus modestes. Le 28 mars 1997, l’International Fighting Championships organise le premier combat feminin de MMA sur le sol americain, opposant Becky Levi a Betty Fagan. L’evenement passe quasiment inapercu. Il faudra encore des annees avant que les promotions americaines ne s’interessent serieusement aux combattantes.
Les pionnieres : celles qui ont pose les fondations
Megumi Fujii — la perfection technique venue du Japon
Megumi Fujii debute en MMA a l’age de trente ans, le 5 aout 2004. Ce qui pourrait sembler un handicap devient un atout : elle arrive avec une maturite technique rare, forgee par des annees de judo (ceinture noire) et de jiu-jitsu (ceinture noire egalement). Son style est d’une efficacite redoutable — des amenees au sol fulgurantes suivies de soumissions precises. Sa specialite, l’Inazuma Toe Hold, qu’on surnomme le « Megulock », devient sa signature.
Sa serie de vingt-deux victoires consecutives entre 2004 et 2010 reste l’une des plus impressionnantes du MMA feminin. Son palmarees final — 26 victoires pour 3 defaites, dont 19 soumissions — temoigne d’une domination qui depasse les chiffres. Fujii fixe un standard technique que ses contemporaines et ses successeures tenteront d’atteindre. Quand elle prend sa retraite en octobre 2013, a trente-neuf ans, elle laisse un heritage immense : la preuve que le MMA feminin peut produire des artistes martiales d’une precision chirurgicale.
Gina Carano — le visage qui a tout change
Si Megumi Fujii a etabli les standards techniques, Gina Carano a ouvert les portes de la mediatisation. Avec un palmarees de 7 victoires pour 1 defaite entre 2006 et 2009, elle n’a pas le parcours le plus long. Mais son impact depasse de loin les statistiques. Combattante chez EliteXC puis Strikeforce, Carano attire un public qui n’avait jamais regarde un combat feminin. Son affrontement contre Julie Kedzie le 10 fevrier 2007 sur Showtime est elu Combat de la Soiree — un tournant symbolique.
Le 15 aout 2009, Gina Carano et Cris Cyborg s’affrontent en tete d’affiche de Strikeforce: Carano vs. Cyborg. C’est la premiere fois dans l’histoire du MMA qu’un combat feminin constitue l’evenement principal d’une promotion majeure. Carano perd par TKO au premier round, mais la barriere est brisee : les femmes peuvent headliner, les femmes peuvent vendre des billets, les femmes peuvent faire de l’audience. On parlera souvent de Carano comme du « visage du MMA feminin », un titre qu’elle a toujours refuse — avec humilite — mais qui traduit une realite : elle a rendu le combat feminin visible aux yeux du grand public americain.
Cris Cyborg — la force de la nature
Cristiane Justino, connue sous le nom de Cris Cyborg, merite un chapitre a part. Avec un palmarees de 27 victoires pour 2 defaites et une serie de treize annees sans defaite apres son premier combat, elle incarne une domination physique et technique sans equivalent. Cyborg est la seule combattante de l’histoire du MMA a avoir remporte des ceintures mondiales dans cinq promotions majeures : Strikeforce, Invicta FC, UFC, Bellator et PFL. Un exploit qu’aucun combattant, homme ou femme, n’a egale.
Son parcours illustre aussi les difficultes structurelles du MMA feminin : pendant des annees, Cyborg a eu du mal a trouver des adversaires dans sa categorie de poids (plume, 66 kg). Les divisions feminines, trop peu nombreuses, l’ont obligee a naviguer entre les promotions. Malgre ces obstacles, elle a continue a combattre au plus haut niveau, prouvant que la longevite et l’excellence peuvent coexister dans le sport feminin.
L’age d’or : Ronda Rousey et l’entree a l’UFC
Novembre 2012. Le president de l’UFC, Dana White, fait une annonce qui change le cours de l’histoire du MMA : Ronda Rousey est la premiere femme a signer un contrat avec l’UFC. Plus encore, elle est nommee premiere championne des poids coqs feminins (bantamweight) sans meme avoir combattu dans l’organisation. C’est un pari enorme de la part de l’UFC — et un pari gagnant.
Le 23 fevrier 2013, lors de l’UFC 157, Rousey defend son titre contre Liz Carmouche. C’est le premier combat feminin de l’histoire de l’UFC. Carmouche accroche Rousey avec une tentative de clef de cou debout dans les premieres secondes — un moment de frayeur pour la championne. Mais Rousey retrouve le controle et finit le combat par barre de bras (armbar) a 4:49 du premier round. Sa specialite, cet armbar devastateur herite de sa carriere en judo olympique (medaille de bronze a Pekin en 2008), devient le geste le plus redoute du MMA feminin.
Ce qui suit est une domination sans precedent. Rousey enchaine douze victoires professionnelles consecutives, dont six a l’UFC, toutes par soumission. Onze de ces combats se terminent au premier round. Trois durent moins d’une minute. Elle detient les records des quatre finitions les plus rapides de l’histoire de la division. Sa presence transcende le sport : elle fait la couverture de magazines generalistes, apparait au cinema, devient un phenomene culturel. Pour des millions de personnes, Ronda Rousey EST le MMA feminin.
En 2018, Rousey devient la premiere femme intronisee au UFC Hall of Fame — une reconnaissance meritee pour celle qui a, plus que quiconque, transforme un sport en spectacle mondial.
Les tournants : les moments qui ont change les regles du jeu
Invicta FC : un refuge devenu tremplin (2012)
Le 28 avril 2012, quelques mois avant l’arrivee de Rousey a l’UFC, Shannon Knapp et Janet Martin lancent Invicta Fighting Championships. Leur motivation : offrir une plateforme dediee aux combattantes, a un moment ou la plupart des grandes promotions n’ont pas de divisions feminines. Invicta FC devient le vivier ou se forment de futures championnes de l’UFC. Sans cette organisation, le reservoir de talents feminins aurait ete bien plus mince quand l’UFC a finalement ouvert ses portes.
Holly Holm terrasse Rousey : UFC 193 (novembre 2015)
Le 15 novembre 2015, a Melbourne, devant 56 214 spectateurs — le record d’audience de l’histoire de l’UFC — Holly Holm met KO Ronda Rousey au deuxieme round d’un coup de pied a la tete. Ce moment est sismique. Il prouve que la division ne se resume pas a une seule combattante. Il ouvre une ere de competition reelle, ou le titre circule entre des athletes aux styles differents : Miesha Tate, Amanda Nunes, et d’autres prendront le relais.
L’UFC ouvre la division paille (strawweight) en 2014
Apres les poids coqs feminins, l’UFC cree la division des poids paille (52 kg) fin 2014, avec le TUF 20 (The Ultimate Fighter) entierement consacre aux combattantes. Carla Esparza remporte le titre inaugural. Cette decision est strategique : elle elargit le bassin de combattantes, offre des opportunites a des athletes plus legeres, et pose les bases pour les futures divisions mouche (flyweight, 2017) et plume (featherweight, 2017).
Les resistances : les barrieres que les combattantes ont du briser
Il serait naif de raconter cette histoire sans mentionner les obstacles. Pendant des annees, les dirigeants des grandes promotions de MMA ont refuse d’integrer des combattantes. Dana White lui-meme declarait en 2011 que les femmes ne combattraient « jamais » a l’UFC. Un an plus tard, il signait Ronda Rousey. Ce revirement illustre une dynamique recurrente : les combattantes n’ont jamais attendu qu’on leur ouvre la porte — elles l’ont enfoncee par la qualite de leurs performances.
Les prejuges n’etaient pas seulement institutionnels. Dans les medias, les combattantes etaient souvent reduites a leur apparence physique avant d’etre jugees sur leurs competences. Les bourses etaient — et restent souvent — inferieures a celles de leurs homologues masculins. Les combats feminins etaient relegues en debut de carte, avant les « vrais » combats. Chaque pionniere citee dans cette chronique a du se battre deux fois : dans la cage et en dehors.
Pourtant, argument apres argument, combat apres combat, les detracteurs ont ete reduits au silence. Les chiffres d’audience, la qualite technique et l’engagement du public ont prouve que le MMA feminin n’etait pas une concession — c’etait une evidence sportive.
L’ere moderne : les championnes qui regnent aujourd’hui
Amanda Nunes — la GOAT incontestee
Amanda Nunes, nee au Bresil, a construit l’un des palmarees les plus impressionnants de l’histoire du MMA, tous genres confondus. Avec 23 victoires pour 5 defaites, elle est la seule femme a avoir detenu simultanement deux ceintures UFC — poids coqs et poids plume. La liste de ses adversaires vaincues est un Who’s Who du MMA feminin : Ronda Rousey, Valentina Shevchenko (deux fois), Cris Cyborg, Miesha Tate, Holly Holm, Germaine de Randamie (deux fois), Julianna Pena et Raquel Pennington.
Sa serie de douze victoires consecutives a l’UFC reste un record dans les divisions feminines. Son combat contre Cris Cyborg a l’UFC 232 en decembre 2018 — victoire par KO en 51 secondes — est l’un des moments les plus spectaculaires du MMA moderne. Intronisee au UFC Hall of Fame apres sa retraite, Nunes laisse un heritage que les futures generations mesureront longtemps.
Joanna Jedrzejczyk — l’architecte de la division paille
Joanna Jedrzejczyk, originaire de Pologne, a transforme la division des poids paille a elle seule. Championne de l’UFC de mars 2015 a novembre 2017, elle a defendu son titre cinq fois consecutives — un record dans cette categorie. Son style de striking, herite du muay thai, a eleve le niveau technique de toute la division.
Mais c’est peut-etre son combat contre Zhang Weili a l’UFC 248, le 7 mars 2020, qui restera dans les memoires. Une guerre de cinq rounds, d’une intensite rarement vue, que beaucoup considerent comme le plus grand combat de l’histoire du MMA feminin. Jedrzejczyk a perdu par decision partagee, mais les deux combattantes ont gagne le respect de la planete entiere. Intronisee au UFC Hall of Fame en 2024, Jedrzejczyk est celle qui, selon les mots de Daniel Cormier, « a mis la division paille sur la carte ».
Valentina Shevchenko — la Bullet eternelle
Valentina Shevchenko, nee au Kirghizistan, est la combattante la plus complete de sa generation. Double championne des poids mouche de l’UFC, elle detient le record de la division avec sept defenses de titre reussies lors de son premier regne. Son palmarees de 26 victoires pour 4 defaites et 1 nul ne rend pas totalement justice a sa polyvalence : kickboxeuse d’elite, grappleuse solide, strategiste patiente.
Apres avoir perdu sa ceinture contre Alexa Grasso a l’UFC 285 en mars 2023, Shevchenko a accompli ce que peu de champions parviennent a faire : elle est revenue. A l’UFC 306, en septembre 2024, elle a battu Grasso par decision unanime pour reconquerir son titre. A plus de trente-six ans, elle prouve que la discipline, l’adaptation et le travail peuvent triompher du temps. Au dernier classement disponible, elle occupe la premiere place du classement livre pour livre feminin de l’UFC.
Zhang Weili — l’ambassadrice venue de Chine
Zhang Weili a debute sa carriere professionnelle en 2013, a perdu son premier combat, puis a enchaine seize victoires consecutives avant d’arriver a l’UFC. En 2019, elle devient la premiere combattante chinoise a remporter un titre UFC, en battant Jessica Andrade par TKO au premier round a Shenzhen, devant son public. Elle perd le titre face a Rose Namajunas en 2021, mais le reconquiert en battant Carla Esparza par soumission a l’UFC 281 en novembre 2022.
Au-dela de ses performances dans la cage, Zhang Weili represente l’internationalisation du MMA feminin. Sa presence au sommet prouve que les championnes ne viennent plus seulement des Etats-Unis ou du Bresil. Le MMA feminin est devenu un sport veritablement mondial, avec des talents emergents sur tous les continents.
Le fil rouge : ce qui relie les pionnieres aux championnes d’aujourd’hui
De Megumi Fujii soumettant son adversaire en quarante secondes dans un gymnase japonais en 2004 a Valentina Shevchenko reconquerant sa ceinture a l’UFC 306 en 2024, vingt ans se sont ecoules. Vingt ans pendant lesquels le MMA feminin est passe de l’invisibilite a la reconnaissance mondiale. Des combattantes de plus de trente pays figurent aujourd’hui au classement de l’UFC. Quatre divisions feminines existent dans la plus grande promotion du monde. Les combats feminins headlinent regulierement les pay-per-views.
Ce qui n’a pas change, c’est l’essentiel. La meme determination que Megumi Fujii portait dans sa premiere cage anime les combattantes qui entrent dans l’Octogone aujourd’hui. Le meme courage qu’il a fallu a Gina Carano pour affronter Cris Cyborg en main event habite chaque debutante qui pousse la porte d’une salle de MMA. Les pionnieres n’ont pas seulement ouvert la voie — elles ont pose les fondations d’un sport qui continue de grandir, d’inspirer et de surprendre. Et la plus belle page de cette histoire reste probablement a ecrire.
Sources
- Women’s Mixed Martial Arts — Wikipedia
- Ronda Rousey — UFC Hall of Fame (site officiel UFC)
- Amanda Nunes — Forever The G.O.A.T. (site officiel UFC)
- Joanna Jedrzejczyk — UFC Hall of Fame 2024 (site officiel UFC)
- Megumi Fujii — Wikipedia
- Invicta Fighting Championships — Wikipedia