MMA 13 janvier 2025 Clara Martin

Camps contre camps : les grandes rivalités d'équipes en MMA

Nous sommes en avril 2018, à Brooklyn. Dans les couloirs du Barclays Center, deux clans se croisent sans se regarder. D'un côté, les combattants de l'American Kickboxing Academy, menés par l'imperturbable Javier Mendez. De l'autre, ceux de l'American Top Team, forges sous le soleil de Floride par Dan Lambert. Ce soir-là, plusieurs d'entre eux combattront sur la même carte UFC. Mais au-delà des affrontements individuels, c'est une rivalité plus vaste qui se joue — celle de deux philosophies d'entraînement, de deux visions du MMA, de deux familles qui se disputent la suprématie. Car dans ce sport, on ne combat jamais seul. Derrière chaque champion, il y a un camp. Et derrière chaque camp, il y a une histoire.

Les rivalités entre camps d'entraînement sont le tissu conjonctif du MMA moderne. Elles structurent les carrières, provoquent des trahisons, forgent des alliances et, parfois, brisent des amitiés. Ce face-à-face ne compare pas deux disciplines — il explore deux écosystèmes, deux manières de fabriquer des champions. D'un côté, les mega-camps américains et leurs conflits internes. De l'autre, les structures émergentes qui redessinent la carte du MMA mondial. Plongeons dans ces histoires de loyauté, de rupture et d'ambition.

AKA : la forge de San Jose

L'American Kickboxing Academy, fondée par Javier Mendez à San Jose en Californie, est l'un des berceaux les plus prolifiques du MMA moderne. Ce qui distingue AKA, c'est sa capacité à produire des champions dans des catégories de poids radicalement différentes — du poids mouche au poids lourd. Le gym a gagné sa réputation par un entraînement legendairement intense, ou les sparrings entre coéquipiers ressemblent parfois davantage à des combats professionnels qu'à des sessions d'entraînement.

La période dorée d'AKA se situe entre 2010 et 2020, quand quatre combattants du même gym detenaient — ou avaient détenu — des ceintures UFC simultanément. On les surnommait les "Quatre Rois" : Cain Velasquez au poids lourd, Daniel Cormier au mi-lourd puis au lourd, Luke Rockhold au poids moyen, et Khabib Nurmagomedov au poids léger. Quatre champions, quatre styles différents, mais une même culture d'entraînement forgee dans la rigueur et la compétition interne.

Cain Velasquez incarnait la pression physique implacable, un cardio dévastateur pour un poids lourd, combine à une lutte de haut niveau. Cormier, ancien lutteur olympique, apportait son intelligence tactique et sa polyvalence. Rockhold dominait par sa longueur et son jiu-jitsu offensif depuis la garde. Et Khabib, arrive du Daghestan avec un bagage en lutte sambo, allait devenir l'un des combattants les plus dominants de l'histoire du sport, terminant sa carrière invaincu a 29 victoires et zero défaite.

Mais cette intensité avait un prix. AKA est devenu tristement célèbre pour les blessures de ses combattants. Velasquez et Rockhold ont vu leurs carrières ralenties par des problèmes de genoux et d'épaules, souvent attribués à la durete des sparrings internes. Mendez lui-même a reconnu que l'équilibre entre intensité competitrice et préservation physique restait le plus grand défi du gym. Malgré ces ombres, le bilan reste saisissant : aucun autre camp n'a produit quatre champions UFC simultanes dans l'ère moderne.

ATT : l'empire de Coconut Creek

A plus de 4000 kilomètres de San Jose, dans la chaleur humide de Coconut Creek en Floride, l'American Top Team a construit un empire différent. Fonde en 2001 par Dan Lambert — un entrepreneur passionne d'arts martiaux — avec l'aide de Ricardo Liborio et Marcus "Conan" Silveira, anciens membres de la Brazilian Top Team, ATT est devenu le plus grand mega-camp de la planète MMA.

La philosophie d'ATT repose sur le volume et la diversité. Là où AKA concentrait son excellence dans un groupe restreint d'athlètes d'élite, ATT a choisi d'ouvrir ses portes au plus grand nombre, créant un écosystème ou des dizaines de combattants de niveau UFC s'entraînent sous le même toit. Le gym a remporté le titre de Meilleur Gym aux World MMA Awards quatre années consécutives, de 2016 a 2019 — un record qui témoigne de la profondeur de son effectif.

La liste des combattants passés par ATT ressemble à un annuaire des grands noms du MMA : Dustin Poirier, Jorge Masvidal, Colby Covington, Joanna Jedrzejczyk, Amanda Nunes, Robbie Lawler, Junior dos Santos. Chacun avec un style distinct, mais tous forges dans le même creuset floridien. Le gym excelle particulièrement dans le striking et le cardio-training, bénéficiant d'installations massives et d'une équipe de coaches spécialisés dans chaque discipline.

Mais la taille d'ATT est aussi sa fragilité. Quand un gym réunit autant de combattants de haut niveau, les conflits internes deviennent inévitables. Et c'est précisément ce qui s'est passé, de manière spectaculaire, au tournant des années 2020.

Quand le camp se dechire : Covington contre tous

L'histoire de Colby Covington à l'American Top Team est peut-être la plus explosive des rivalités internes de l'histoire du MMA. Covington, ancien colocataire et ami proche de Jorge Masvidal, a progressivement adopté un personnage provocateur qui lui a valu autant de contrats UFC que d'ennemis. Le problème : ses cibles favorites étaient ses propres coéquipiers.

Les tensions ont atteint un point de rupture quand Covington a commencé à attaquer publiquement Dustin Poirier, Jorge Masvidal et Joanna Jedrzejczyk — trois piliers d'ATT. Les qualifiant dans des interviews de termes particulièrement insultants, Covington a forcé Dan Lambert à instaurer une politique inédite : une règle anti-trash-talk au sein du gym. Une première dans l'histoire du MMA professionnel.

La situation est devenue intenable. En mai 2020, Covington a officiellement quitte ATT, qualifiant son départ de "benediction deguisee". Mais le conflit ne s'est pas arrête la. Masvidal et Covington, anciens meilleurs amis devenus ennemis jures, se sont finalement affrontés à l'UFC 272 en mars 2022. Covington l'a emporte par décision unanime dans un combat charge d'une animosite réelle qui depassait largement le cadre de la promotion habituelle.

Cette saga illustre le paradoxe des mega-camps : la proximité qui forge les guerriers peut aussi engendrer les rivalités les plus viscerales. Quand vous partagez des années de sparring, de repas et de sacrifices avec quelqu'un, la trahison perçue devient d'autant plus insupportable.

Le serpent dans l'herbe : TJ Dillashaw et Team Alpha Male

Si la fracture d'ATT était bruyante et publique, celle de Team Alpha Male a été plus insidieuse — et peut-être plus douloureuse. Team Alpha Male, fondé par Urijah Faber a Sacramento en Californie, est un cas unique dans le MMA. Construit autour des catégories légères, le gym a produit trois champions UFC : TJ Dillashaw, Cody Garbrandt et Deiveson Figueiredo.

Dillashaw est arrivé à Sacramento comme un jeune lutteur prometteur. Sous la tutelle de Faber et du coach Duane Ludwig, il est devenu champion des poids coqs en 2014, signant une victoire surprise contre Renan Barao. Mais en 2015, Dillashaw a annoncé qu'il quittait Team Alpha Male pour rejoindre Élévation Fight Team au Colorado, où il pourrait travailler à plein temps avec Ludwig, qui avait lui-même quitte le gym quelques mois plus tôt.

La réaction a été féroce. Conor McGregor, alors au sommet de sa notoriété, avait dit a Faber que Dillashaw était "un serpent dans l'herbe" — une expression qui est restee attachee au combattant. Les membres de Team Alpha Male se sont sentis trahis. Pour eux, Dillashaw avait été formé, nourri et soutenu par le gym, et son départ était un acte d'ingratitude. Pour Dillashaw, c'était une décision purement professionnelle : il cherchait l'environnement d'entraînement optimal pour rester au sommet.

Le conflit a culminé de manière dramatique. Dillashaw et Cody Garbrandt — son ancien coéquipier et ami — se sont retrouvés comme coaches rivaux dans l'émission The Ultimate Fighter, avant de s'affronter à l'UFC 217 en novembre 2017. Dillashaw a recupere la ceinture par KO au deuxième round, rendant la victoire d'autant plus amère pour le clan de Sacramento. L'ancien coach Justin Buchholz a plus tard pointe du doigt certaines dynamiques internes du gym comme facteurs dans son déclin, ajoutant une couche supplémentaire de complexité à cette rupture.

Cette histoire rappelle une vérité fondamentale du sport de haut niveau : les liens forges dans la sueur et la douleur sont puissants, mais ils ne résistent pas toujours à l'ambition individuelle. Et dans le MMA, où chaque combattant est in fine un entrepreneur indépendant, la loyauté au camp entre souvent en conflit avec la quête personnelle d'excellence.

Jackson-Wink : quand le maître et l'élevé se separent

L'académie Jackson-Wink, basée a Albuquerque au Nouveau-Mexique, représente une autre facette des rivalités de camps. Fondée par Greg Jackson en 1992 comme école de Gaidojutsu — son propre art martial — puis transformée en académie MMA en 2000, elle a pris son envol en 2007 avec l'association entre Jackson et le coach de striking Mike Winkeljohn.

Le gym est devenu l'un des plus respectés du circuit, attirant des noms comme Rashad Evans, Holly Holm et, surtout, Jon Jones. C'est en 2009 qu'un jeune Jones a franchi les portes de Jackson-Wink. Sous la tutelle de Jackson et Winkeljohn, il est devenu le plus jeune champion des mi-lourds de l'histoire de l'UFC a seulement 23 ans, et beaucoup le considèrent comme le plus grand combattant de tous les temps.

Mais en octobre 2021, la relation a vole en éclats. À la suite de problèmes personnels, Winkeljohn a pris la décision difficile d'interdire Jones d'accès au gym. Il a décrit Jones comme son "petit frere" tout en expliquant que cette décision était nécessaire. Jones a réagi avec colère, reprochant publiquement a Winkeljohn ce qu'il percevait comme de l'hypocrisie.

L'epilogue est révélateur de la complexité des relations dans le MMA : si Jones et Winkeljohn ont rompu, le combattant a maintenu sa relation avec Greg Jackson, qui a continué à l'entraîner hors du gym principal. Jackson et Brandon Gibson préparent désormais Jones dans une structure affiliee, aux côtés du lutteur olympique Gable Steveson et du champion de grappling Gordon Ryan. La séparation n'a pas été totale — elle a été chirurgicale, comme un divorce ou l'on garde contact avec un des deux parents.

Les nouveaux empires : City Kickboxing et Kill Cliff FC

Pendant que les mega-camps américains geraient leurs fractures internes, de nouvelles puissances ont émergé aux quatre coins du globe. Aucune n'est plus emblématique que City Kickboxing, fondée en 2007 a Auckland en Nouvelle-Zélande par Eugene Bareman et Doug Viney.

City Kickboxing a accompli quelque chose d'extraordinaire : transformer un petit gym de l'hemisphere sud en usine a champions mondiaux. Israël Adesanya, devenu champion des poids moyens UFC avec un style de contre-attaque aussi élégant qu'efficace, et Alexander Volkanovski, dominant incontesté des poids plume, sont les produits phares de cette école neo-zelandaise. Bareman a développé une méthodologie centrée sur l'intelligence tactique et la défense en lutte — permettant à des strikers naturels de survivre et prospérer dans le MMA moderne sans nécessairement posséder un background de lutte d'élite.

Kill Cliff FC, fondé par Henri Hooft et Greg Jones, représente une autre vision encore. Basé aux États-Unis, ce gym attire des combattants du monde entier — du Kazakh Shavkat Rakhmonov au Kirghize Rafael Fiziev en passant par le Brésilien Gilbert Burns. Le modèle de Kill Cliff repose sur la diversité internationale : en réunissant des athlètes de cultures martiales différentes, le gym crée un melting-pot technique où chaque combattant enrichit les autres par ses spécificités.

Ces nouvelles structures partagent un trait commun : elles ont appris des erreurs des mega-camps américains. Elles sont plus petites, plus spécialisées, et généralement mieux gérées en termes de conflits internes. Là où ATT et AKA ont parfois souffert de leur propre succès — trop de champions, trop d'egos, trop de combattants dans les mêmes catégories de poids — les camps de nouvelle génération privilégient la qualité à la quantité.

Ce que les rivalités de camps révèlent du MMA

Les rivalités entre camps d'entraînement ne sont pas des anecdotes peripheriques — elles sont au cœur même de la structure du MMA. À la différence de la boxe, où l'entraîneur et le combattant forment souvent un binome stable, le MMA exige une équipe pluridisciplinaire : coach de lutte, coach de striking, coach de jiu-jitsu, preparateur physique, sparring partners de différents gabarits. Cette complexité crée des liens forts, mais aussi des dépendances et des vulnérabilités.

Quand un combattant quitte son camp, il ne perd pas simplement un entraîneur — il perd un écosystème entier. C'est pourquoi les départs sont vécus avec tant d'intensité émotionnelle, tant par ceux qui partent que par ceux qui restent. Dillashaw n'a pas simplement quitte un gym : il a quitté une famille. Covington n'a pas simplement perdu des coéquipiers : il a perdu ses meilleurs amis.

Les rivalités de camps structurent aussi les cartes UFC. L'organisation a longtemps exploité ces tensions pour créer des récits vendeurs : coéquipier contre coéquipier, maître contre élevé, loyauté contre ambition. Ces histoires résonnent parce qu'elles touchent a quelque chose d'universel — le conflit entre appartenance collective et destin individuel.

Et puis il y a la dimension technique. Quand deux combattants du même camp s'affrontent, ils connaissent intimement les forces et faiblesses de l'autre. Ils ont passé des centaines d'heures à s'entraîner ensemble, à décoder les habitudes de l'autre. Ce savoir mutuel rend les combats entre anciens coéquipiers à la fois plus tactiques et plus imprévisibles — car chacun sait ce que l'autre sait.

La richesse du MMA est dans ses clans

En parcourant ces histoires — d'AKA a ATT, de Team Alpha Male a Jackson-Wink, de City Kickboxing a Kill Cliff FC — un constat s'impose : le MMA n'est pas un sport individuel. Pas vraiment. Derrière chaque performance dans la cage, il y a des mois de travail collectif, des sparrings partages, des stratégies élaborées en groupe. Les camps sont les nations invisibles du MMA, et leurs rivalités en ecrivent les chapitres les plus fascinants.

Ces histoires de loyauté et de rupture, de construction et de fracture, racontent quelque chose de profond sur la nature humaine dans le sport de haut niveau. Elles rappellent que derrière les combattants se trouvent des hommes et des femmes qui doivent naviguer entre ambition personnelle et liens collectifs, entre gratitude pour ceux qui les ont formes et besoin d'évoluer au-delà de leur berceau sportif.

Le MMA continuera de produire de nouvelles rivalités de camps, de nouvelles alliances et de nouvelles ruptures. C'est dans sa nature même. Et c'est précisément cette dimension humaine — au-delà des coups échanges dans la cage — qui fait de ce sport un récit collectif toujours en cours d'écriture. Les camps évoluent, les alliances se recomposent, mais une chose demeure : dans le MMA, on ne monte jamais seul sur la plus haute marche.

Sources


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