MMA 13 janvier 2025 Lucas Girard

Les femmes pionnières du MMA : de Fujii a Shevchenko

Les femmes pionnières du MMA : de Fujii a Shevchenko

Tokyo, 5 août 2004. Dans une salle modeste du Japon, une femme de trente ans entre dans la cage pour la première fois de sa vie. Elle s'appelle Megumi Fujii. En quarante secondes, elle soumet son adversaire. Personne, ce soir-là, ne sait encore qu'elle enchaînera vingt-deux victoires consécutives, qu'elle sera un jour considérée comme la meilleure combattante de la planète livre pour livre. Et personne, surtout, ne mesure à quel point des femmes comme elle vont transformer le paysage du MMA pour toujours. Cette chronique retrace leur histoire — celle des pionnières, des batisseuses et des championnes qui ont ouvert la voie dans un univers longtemps réservé aux hommes.

Depuis les premiers combats féminins au Japon dans les années 1990 jusqu'aux divisions féminines de l'UFC en 2013, en passant par Invicta FC et Strikeforce, le chemin a été long, exigeant et souvent ingrat. Ce récit suit le fil chronologique de cette conquête — une épopée de courage, de technique et de persévérance.

Les origines : quand les femmes ont commencé à combattre

L'histoire du MMA féminin commence bien avant les projecteurs de Las Vegas. Au milieu des années 1990, au Japon, des organisations comme ReMix organisent les premiers combats féminins de MMA reglementes. Le pays du Soleil Levant, déjà berceau du judo et du karate, offre un terreau fertile : la culture des arts martiaux y est profondément ancrée, et l'idée qu'une femme puisse pratiquer le combat a haut niveau y est moins taboue qu'en Occident.

En 2001, la promotion Smackgirl voit le jour — la première organisation entièrement dédiée au MMA féminin. C'est un moment fondateur. Pour la première fois, des combattantes disposent d'une scène professionnelle régulière. Les combats sont diffuses à la télévision japonaise. Les catégories de poids sont définies. Le cadre réglementaire se structure. Smackgirl ne deviendra jamais un phénomène mondial, mais elle accomplit quelque chose de capital : elle prouve que le MMA féminin peut exister en tant que sport à part entière, avec ses propres championnes, ses propres rivalités et son propre public.

Aux États-Unis, les premices sont plus modestes. Le 28 mars 1997, l'International Fighting Championships organise le premier combat féminin de MMA sur le sol américain, opposant Becky Levi a Betty Fagan. L'événement passe quasiment inaperçu. Il faudra encore des années avant que les promotions américaines ne s'intéressent sérieusement aux combattantes.

Les pionnières : celles qui ont posé les fondations

Megumi Fujii — la perfection technique venue du Japon

Megumi Fujii débute en MMA à l'âge de trente ans, le 5 août 2004. Ce qui pourrait sembler un handicap devient un atout : elle arrive avec une maturité technique rare, forgee par des années de judo (ceinture noire) et de jiu-jitsu (ceinture noire également). Son style est d'une efficacité redoutable — des amenées au sol fulgurantes suivies de soumissions précises. Sa spécialité, l'Inazuma Toe Hold, qu'on surnomme le « Megulock », devient sa signature.

Sa série de vingt-deux victoires consécutives entre 2004 et 2010 reste l'une des plus impressionnantes du MMA féminin. Son palmarees final — 26 victoires pour 3 défaites, dont 19 soumissions — témoigne d'une domination qui dépasse les chiffres. Fujii fixe un standard technique que ses contemporaines et ses successeures tenteront d'atteindre. Quand elle prend sa retraite en octobre 2013, a trente-neuf ans, elle laisse un héritage immense : la preuve que le MMA féminin peut produire des artistes martiales d'une précision chirurgicale.

Gina Carano — le visage qui a tout change

Si Megumi Fujii a établi les standards techniques, Gina Carano a ouvert les portes de la médiatisation. Avec un palmarees de 7 victoires pour 1 défaite entre 2006 et 2009, elle n'a pas le parcours le plus long. Mais son impact dépasse de loin les statistiques. Combattante chez EliteXC puis Strikeforce, Carano attire un public qui n'avait jamais regardé un combat féminin. Son affrontement contre Julie Kedzie le 10 février 2007 sur Showtime est élu Combat de la Soirée — un tournant symbolique.

Le 15 août 2009, Gina Carano et Cris Cyborg s'affrontent en tête d'affiche de Strikeforce: Carano vs. Cyborg. C'est la première fois dans l'histoire du MMA qu'un combat féminin constitue l'événement principal d'une promotion majeure. Carano perd par TKO au premier round, mais la barrière est brisee : les femmes peuvent headliner, les femmes peuvent vendre des billets, les femmes peuvent faire de l'audience. On parlera souvent de Carano comme du « visage du MMA féminin », un titre qu'elle a toujours refusé — avec humilité — mais qui traduit une réalité : elle a rendu le combat féminin visible aux yeux du grand public américain.

Cris Cyborg — la force de la nature

Cristiane Justino, connue sous le nom de Cris Cyborg, mérite un chapitre à part. Avec un palmarees de 27 victoires pour 2 défaites et une série de treize années sans défaite après son premier combat, elle incarne une domination physique et technique sans équivalent. Cyborg est la seule combattante de l'histoire du MMA à avoir remporté des ceintures mondiales dans cinq promotions majeures : Strikeforce, Invicta FC, UFC, Bellator et PFL. Un exploit qu'aucun combattant, homme ou femme, n'a égale.

Son parcours illustre aussi les difficultés structurelles du MMA féminin : pendant des années, Cyborg a eu du mal à trouver des adversaires dans sa catégorie de poids (plume, 66 kg). Les divisions féminines, trop peu nombreuses, l'ont obligee à naviguer entre les promotions. Malgré ces obstacles, elle a continué à combattre au plus haut niveau, prouvant que la longévité et l'excellence peuvent coexister dans le sport féminin.

L'âge d'or : Ronda Rousey et l'entrée à l'UFC

Novembre 2012. Le président de l'UFC, Dana White, fait une annonce qui change le cours de l'histoire du MMA : Ronda Rousey est la première femme a signer un contrat avec l'UFC. Plus encore, elle est nommée première championne des poids coqs féminins (bantamweight) sans même avoir combattu dans l'organisation. C'est un pari énorme de la part de l'UFC — et un pari gagnant.

Le 23 février 2013, lors de l'UFC 157, Rousey défend son titre contre Liz Carmouche. C'est le premier combat féminin de l'histoire de l'UFC. Carmouche accroche Rousey avec une tentative de clef de cou debout dans les premières secondes — un moment de frayeur pour la championne. Mais Rousey retrouve le contrôle et finit le combat par barre de bras (armbar) a 4:49 du premier round. Sa spécialité, cet armbar dévastateur herite de sa carrière en judo olympique (médaille de bronze a Pekin en 2008), devient le geste le plus redoute du MMA féminin.

Ce qui suit est une domination sans précédent. Rousey enchaîne douze victoires professionnelles consécutives, dont six à l'UFC, toutes par soumission. Onze de ces combats se terminent au premier round. Trois durent moins d'une minute. Elle détient les records des quatre finitions les plus rapides de l'histoire de la division. Sa présence transcende le sport : elle fait la couverture de magazines généralistes, apparaît au cinéma, devient un phénomène culturel. Pour des millions de personnes, Ronda Rousey EST le MMA féminin.

En 2018, Rousey devient la première femme intronisee au UFC Hall of Fame — une reconnaissance méritée pour celle qui a, plus que quiconque, transforme un sport en spectacle mondial.

Les tournants : les moments qui ont changé les règles du jeu

Invicta FC : un refuge devenu tremplin (2012)

Le 28 avril 2012, quelques mois avant l'arrivée de Rousey à l'UFC, Shannon Knapp et Janet Martin lancent Invicta Fighting Championships. Leur motivation : offrir une plateforme dédiée aux combattantes, à un moment où la plupart des grandes promotions n'ont pas de divisions féminines. Invicta FC devient le vivier ou se forment de futures championnes de l'UFC. Sans cette organisation, le réservoir de talents féminins aurait été bien plus mince quand l'UFC a finalement ouvert ses portes.

Holly Holm terrasse Rousey : UFC 193 (novembre 2015)

Le 15 novembre 2015, a Melbourne, devant 56 214 spectateurs — le record d'audience de l'histoire de l'UFC — Holly Holm met KO Ronda Rousey au deuxième round d'un coup de pied à la tête. Ce moment est sismique. Il prouve que la division ne se résume pas à une seule combattante. Il ouvre une ère de compétition réelle, ou le titre circule entre des athlètes aux styles différents : Miesha Tate, Amanda Nunes, et d'autres prendront le relais.

L'UFC ouvre la division paille (strawweight) en 2014

Après les poids coqs féminins, l'UFC crée la division des poids paille (52 kg) fin 2014, avec le TUF 20 (The Ultimate Fighter) entièrement consacré aux combattantes. Carla Esparza remporte le titre inaugural. Cette décision est stratégique : elle élargit le bassin de combattantes, offre des opportunités à des athlètes plus légères, et pose les bases pour les futures divisions mouche (flyweight, 2017) et plume (featherweight, 2017).

Les résistances : les barrières que les combattantes ont dû briser

Il serait naif de raconter cette histoire sans mentionner les obstacles. Pendant des années, les dirigeants des grandes promotions de MMA ont refusé d'intégrer des combattantes. Dana White lui-même declarait en 2011 que les femmes ne combattraient « jamais » à l'UFC. Un an plus tard, il signait Ronda Rousey. Ce revirement illustre une dynamique recurrente : les combattantes n'ont jamais attendu qu'on leur ouvre la porte — elles l'ont enfoncee par la qualité de leurs performances.

Les préjugés n'étaient pas seulement institutionnels. Dans les médias, les combattantes étaient souvent réduites à leur apparence physique avant d'être jugées sur leurs compétences. Les bourses étaient — et restent souvent — inferieures à celles de leurs homologues masculins. Les combats féminins étaient relegues en début de carte, avant les « vrais » combats. Chaque pionnière citée dans cette chronique a dû se battre deux fois : dans la cage et en dehors.

Pourtant, argument après argument, combat après combat, les detracteurs ont été réduits au silence. Les chiffres d'audience, la qualité technique et l'engagement du public ont prouvé que le MMA féminin n'était pas une concession — c'était une évidence sportive.

L'ère moderne : les championnes qui règnent aujourd'hui

Amanda Nunes — la GOAT incontestee

Amanda Nunes, née au Brésil, a construit l'un des palmarees les plus impressionnants de l'histoire du MMA, tous genres confondus. Avec 23 victoires pour 5 défaites, elle est la seule femme à avoir détenu simultanément deux ceintures UFC — poids coqs et poids plume. La liste de ses adversaires vaincues est un Who's Who du MMA féminin : Ronda Rousey, Valentina Shevchenko (deux fois), Cris Cyborg, Miesha Tate, Holly Holm, Germaine de Randamie (deux fois), Julianna Pena et Raquel Pennington.

Sa série de douze victoires consécutives à l'UFC reste un record dans les divisions féminines. Son combat contre Cris Cyborg à l'UFC 232 en décembre 2018 — victoire par KO en 51 secondes — est l'un des moments les plus spectaculaires du MMA moderne. Intronisee au UFC Hall of Fame après sa retraite, Nunes laisse un héritage que les futures générations mesureront longtemps.

Joanna Jedrzejczyk — l'architecte de la division paille

Joanna Jedrzejczyk, originaire de Pologne, a transformé la division des poids paille à elle seule. Championne de l'UFC de mars 2015 à novembre 2017, elle a defendu son titre cinq fois consécutives — un record dans cette catégorie. Son style de striking, herite du muay thaï, a élevé le niveau technique de toute la division.

Mais c'est peut-être son combat contre Zhang Weili à l'UFC 248, le 7 mars 2020, qui restera dans les mémoires. Une guerre de cinq rounds, d'une intensité rarement vue, que beaucoup considèrent comme le plus grand combat de l'histoire du MMA féminin. Jedrzejczyk a perdu par décision partagée, mais les deux combattantes ont gagné le respect de la planète entière. Intronisee au UFC Hall of Fame en 2024, Jedrzejczyk est celle qui, selon les mots de Daniel Cormier, « a mis la division paille sur la carte ».

Valentina Shevchenko — la Bullet eternelle

Valentina Shevchenko, née au Kirghizistan, est la combattante la plus complète de sa génération. Double championne des poids mouche de l'UFC, elle détient le record de la division avec sept défenses de titre réussies lors de son premier règne. Son palmarees de 26 victoires pour 4 défaites et 1 nul ne rend pas totalement justice a sa polyvalence : kickboxeuse d'élite, grappleuse solide, strategiste patiente.

Après avoir perdu sa ceinture contre Alexa Grasso à l'UFC 285 en mars 2023, Shevchenko a accompli ce que peu de champions parviennent à faire : elle est revenue. À l'UFC 306, en septembre 2024, elle a battu Grasso par décision unanime pour reconquerir son titre. A plus de trente-six ans, elle prouve que la discipline, l'adaptation et le travail peuvent triompher du temps. Au dernier classement disponible, elle occupe la première place du classement livre pour livre féminin de l'UFC.

Zhang Weili — l'ambassadrice venue de Chine

Zhang Weili a débuté sa carrière professionnelle en 2013, a perdu son premier combat, puis a enchaîné seize victoires consécutives avant d'arriver à l'UFC. En 2019, elle devient la première combattante chinoise à remporter un titre UFC, en battant Jessica Andrade par TKO au premier round a Shenzhen, devant son public. Elle perd le titre face à Rosé Namajunas en 2021, mais le reconquiert en battant Carla Esparza par soumission à l'UFC 281 en novembre 2022.

Au-delà de ses performances dans la cage, Zhang Weili représente l'internationalisation du MMA féminin. Sa présence au sommet prouve que les championnes ne viennent plus seulement des États-Unis ou du Brésil. Le MMA féminin est devenu un sport véritablement mondial, avec des talents émergents sur tous les continents.

Le fil rouge : ce qui relie les pionnières aux championnes d'aujourd'hui

De Megumi Fujii soumettant son adversaire en quarante secondes dans un gymnase japonais en 2004 a Valentina Shevchenko reconquerant sa ceinture à l'UFC 306 en 2024, vingt ans se sont ecoules. Vingt ans pendant lesquels le MMA féminin est passé de l'invisibilite à la reconnaissance mondiale. Des combattantes de plus de trente pays figurent aujourd'hui au classement de l'UFC. Quatre divisions féminines existent dans la plus grande promotion du monde. Les combats féminins headlinent régulièrement les pay-per-views.

Ce qui n'a pas change, c'est l'essentiel. La même détermination que Megumi Fujii portait dans sa première cage anime les combattantes qui entrent dans l'Octogone aujourd'hui. Le même courage qu'il a fallu a Gina Carano pour affronter Cris Cyborg en main event habite chaque debutante qui pousse la porte d'une salle de MMA. Les pionnières n'ont pas seulement ouvert la voie — elles ont posé les fondations d'un sport qui continue de grandir, d'inspirer et de surprendre. Et la plus belle page de cette histoire reste probablement à écrire.

Sources


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