Kevin Jousset : parcours d'un combattant français de l'UFC au PFL
Sydney, septembre 2023. Dans les couloirs de la Qudos Bank Arena, un homme marche vers l'octogone pour la première fois sous la banniere de l'UFC. Il a trente ans. Il a quitté Bordeaux des années plus tôt, traverse l'Australie, pose ses valises en Nouvelle-Zélande, collectionne les ceintures dans des promotions que la plupart des fans français ne connaissent pas. Ce soir, Kevin Jousset — surnomme "Air" — va enfin fouler le tapis de la plus grande organisation de MMA au monde. Le chemin pour en arriver la n'a rien eu de linéaire. C'est justement ce qui le rend remarquable.
Comment un judoka forme dans les structures federales françaises finit-il par combattre à l'UFC depuis l'autre bout du monde ? Le parcours de Kevin Jousset raconte une histoire de choix audacieux, de sacrifices et de cette obstination tranquille qui caractérise les combattants les plus attachants — ceux dont la carrière ne se résume pas à un palmarès, mais à un itinéraire.
Les origines : du judo a Gap et Bordeaux
Kevin Jousset est ne le 2 mai 1993 à Bordeaux. Très vite, sa famille s'installe a Gap, dans les Hautes-Alpes. C'est la, dans cette ville de montagne, que le jeune Kevin découvre le judo à l'âge de quatre ans. Un début précoce, presque banal pour un gamin français attire par les sports de combat — le judo reste la discipline la plus pratiquée en France après le football. Mais chez Jousset, la precocite se double d'une progression rapide. À quatorze ans, il obtient sa ceinture noire 2e dan, un niveau que la plupart des judokas mettent bien plus longtemps à atteindre.
Le parcours federale s'enchaîne : deux ans au centre de formation de Rennes, puis deux ans à l'Académie France de Bordeaux, avant de rejoindre Paris et les structures de l'INEF et de l'INSEP — les institutions ou se forment les meilleurs athlètes français. Jousset évolue parmi les espoirs du judo tricolore, décroche des médailles aux championnats de France, et semble destiné à poursuivre dans cette voie. Pourtant, quelque chose manque. Le cadre rigide du judo de compétition, les limites réglementaires, le sentiment de plafonner — autant de raisons qui poussent le jeune homme à chercher ailleurs.
Le grand départ : l'Australie et la découverte du MMA
En 2016, Kevin Jousset prend une décision qui change tout. Il quitte la France pour l'Australie. Il a vingt-trois ans, une ceinture noire de judo, et l'envie de se frotter à un sport qui l'attire depuis un moment : le MMA. Le mixed martial arts, discipline encore jeune en France à cette époque (la FMMAF n'obtient sa délégation qu'en 2020), est déjà bien implanté en Australie et en Nouvelle-Zélande. C'est là-bas que Jousset pose ses valises, d'abord a Melbourne.
Les débuts sont modestes. Jousset s'entraîne, apprend le striking, complète son jeu au sol avec le jiu-jitsu brésilien — il obtiendra par la suite sa ceinture violette de BJJ. En mars 2019, il fait ses débuts professionnels au HEX Fight Séries 18, une promotion australienne réputée. Le résultat est net : victoire par KO au premier round, grâce à un genou dévastateur. Le judoka sait frapper. Le message est passé.
S'enchaîne alors une série de combats en Oceanie ou Jousset construit son palmarès. Sa troisième sortie professionnelle le confronte à Jack Della Maddalena — un combattant qui rejoindra plus tard l'UFC avec un succès considérable. Jousset perd par arrêt du médecin à la fin du deuxième round, au terme d'un combat pour la ceinture welterweight de l'Eternal MMA. Une défaite formatrice, face à un adversaire qui se révélera être l'un des meilleurs de sa génération.
City Kickboxing : s'entraîner avec les meilleurs
En janvier 2020, Jousset franchit un nouveau cap. Il traverse la mer de Tasman et rejoint City Kickboxing, a Auckland, en Nouvelle-Zélande. Ce n'est pas n'importe quel gym. City Kickboxing est l'un des camps les plus prestigieux du monde, la salle ou s'entraînent Israël Adesanya, Alexander Volkanovski, Kai Kara-France et Dan Hooker, sous la direction du coach Eugene Bareman. Être accepté dans cette structure, c'est entrer dans un écosystème d'excellence où chaque sparring est une leçon.
Au sein de CKB, Jousset affine son striking, développe sa boxe, améliore sa gestion de la distance. Son judo reste un atout précieux — les projections et le contrôle au sol sont des armes que peu de combattants de sa catégorie possèdent avec autant de maîtrisé technique. L'environnement de CKB lui permet de tester ses compétences quotidiennement face à des combattants de calibre mondial. C'est Israël Adesanya lui-même, accompagne du coach Bareman, qui recommandera Jousset aux responsables de l'UFC.
Double champion HEX : la consécration oceanienne
Avant d'atteindre l'UFC, Jousset doit d'abord dominer la scène locale. Et c'est exactement ce qu'il fait. En février 2023, il affronte Priscus Fogagnolo au HEX Fight Séries 25 pour la ceinture vacante des poids moyens. Cinq rounds d'un combat serre, au terme duquel les juges lui donnent la victoire par décision partagée. Jousset est champion middleweight du HEX.
Trois mois plus tard, en mai 2023, il descend en welterweight pour affronter Kitt Campbell au HEX Fight Séries 26. Cette fois, pas besoin des juges : Jousset termine le combat par TKO au troisième round. Il devient ainsi le premier combattant de l'histoire du HEX Fight Séries à détenir simultanément deux ceintures dans deux catégories de poids différentes. Un exploit qui attire les regards et ouvre les portes de l'UFC.
En août 2023, l'annonce tombe : Kevin Jousset signe avec l'UFC. Pour un combattant français base en Nouvelle-Zélande, c'est l'aboutissement de sept années de travail loin de chez lui. Le garcon de Gap qui faisait du judo en club a quatorze ans va combattre sur la plus grande scène du monde.
L'UFC : débuts prometteurs à Sydney
Le 10 septembre 2023, à l'UFC 293 à Sydney, Kevin Jousset fait ses grands débuts dans l'octogone face à l'Irlandais Kiefer Crosbie. Le combat est maîtrisé de bout en bout. Jousset impose son rythme, amène le combat au sol et finalise par un rear-naked choke (etranglement arrière) à 4 minutes et 49 secondes du premier round. Une entrée en matière convaincante, nette et sans bavure. Après sa victoire, il appelle même au micro Ian Machado Garry, le welterweight irlandais du roster — un signe de confiance et d'ambition.
Trois mois plus tard, le 9 décembre 2023, il enchaîne avec un deuxième combat à l'UFC Fight Night 233 face au Chinois Song Kenan, un adversaire bien plus expérimenté avec plus de vingt combats professionnels. Jousset livre une performance solide sur trois rounds et remporte la victoire par décision unanime — les trois juges donnent un score de 30-27 en sa faveur. Deux combats, deux victoires. Le Français de City Kickboxing est sur une trajectoire ascendante.
Paris et Sydney : l'adversité frappe deux fois
Le sport de combat a ceci de particulier : il ne pardonne pas. Un enchaînement de victoires peut basculer en un instant. Pour Kevin Jousset, le basculement arrive le 28 septembre 2024 à l'UFC Fight Night 243, à Paris — devant le public français.
Ce soir-là, il affronte l'Américain Bryan Battle. Le combat est compétitif pendant le premier round. Jousset montre des uppercuts précis, des combos courts qui témoignent de sa progression en striking. Mais au deuxième round, Battle hausse le rythme. Un enchaînement de frappes met Jousset en difficulté. Son langage corporel change, il se met en position défensive, et l'arbitre Herb Dean intervient pour stopper le combat a 3 minutes 47 du deuxième round. TKO. Première défaite à l'UFC, devant son public.
Quelques mois plus tard, le 9 février 2025, c'est à l'UFC 312 à Sydney — la ville ou tout avait commencé pour lui à l'UFC — que Jousset retrouve l'octogone. Son adversaire est l'Australien Jonathan Micallef, qui fait ses débuts dans la promotion. Dès les premiers échanges, Micallef impose un rythme soutenu. Un high kick puissant au premier round secoue Jousset et donne le ton du combat. L'Australien gere la distance avec une technique de kick-boxing précise, et Jousset peine à imposer son jeu. Au terme de trois rounds, les juges rendent une décision unanime en faveur de Micallef. Deuxième défaite consecutive.
Le style Jousset : entre judo et striking en évolution
Ce qui rend Kevin Jousset intéressant d'un point de vue technique, c'est la richesse de sa base. Son judo — discipline où il a évolué au plus haut niveau français — lui confère un avantage considérable dans les phases de corps-a-corps et de clinch. Ses projections sont explosives, son contrôle au sol est technique, et sa capacité à revenir debout après un takedown adverse est supérieure à la moyenne de la division.
Son passage à City Kickboxing a ajouté une dimension supplémentaire à son jeu. Le striking, qui n'était pas son point fort initial, s'est considérablement amélioré au contact des coachs de CKB. On l'a vu développer un jab précis, des combinaisons en boxe anglaise, et une meilleure gestion de la distance sur pieds. Sa victoire face à Song Kenan a montré un combattant capable de gagner un combat debout sur trois rounds face à un striker expérimente.
Le défi pour Jousset — comme pour beaucoup de combattants issus du grappling — reste la transition. Quand l'adversaire refuse le combat rapproche et impose un rythme élevé en kick-boxing, comme l'ont fait Battle et Micallef, le Français peut se retrouver dans une zone d'inconfort. C'est là l'enjeu de sa progression : relier ses qualités de judoka a un striking encore plus complet pour devenir un combattant moins prévisible.
La résilience : une qualité de combattant
Deux défaites consécutives à l'UFC sont un moment délicat dans la carrière de n'importe quel combattant. La promotion ne garde pas indefiniment les athlètes qui accumulent les revers — c'est la réalité brutale du business. En avril 2025, l'UFC annonce effectivement que Kevin Jousset ne fait plus partie du roster actif. Une décision difficile pour un homme qui avait tout sacrifie pour atteindre ce niveau.
Mais l'histoire du MMA regorge de combattants qui ont connu des passages difficiles avant de revenir plus forts. Michael Bisping a perdu des combats décisifs avant de décrocher la ceinture des poids moyens à 37 ans. Dustin Poirier a été stoppe par Conor McGregor avant de le battre deux fois. Le parcours n'est jamais une ligne droite — et c'est précisément dans l'adversité que se révèle le caractère d'un combattant.
Pour Jousset, la suite s'écrit au PFL Europe, où il rebondit dès l'été 2025. Le Français n'a que trente-deux ans. Son palmarès professionnel — dix victoires pour cinq défaites — reste celui d'un combattant compétitif. Surtout, ses défaites sont venues contre des adversaires de qualité : Jack Della Maddalena (futur top 5 UFC), Bryan Battle (Performance of the Night à Paris), Jonathan Micallef. Perdre face à des combattants talentueux n'est pas une honte — c'est le prix du haut niveau.
Les Français à l'UFC : une vague historique
Le parcours de Kevin Jousset s'inscrit dans un mouvement plus large : l'émergence d'une génération de combattants français à l'UFC. En 2025, le roster de la promotion compte des noms comme Ciryl Gane (poids lourds, deux fois challenger pour la ceinture), Nassourdine Imavov (numéro 1 des poids moyens après sa victoire sur Israël Adesanya), Manon Fiorot (pretendante à la ceinture des poids mouches), Benoit Saint-Denis (figure montante des poids légers), William Gomis, Morgan Charriere, Fares Ziam, Oumar Sy et Nora Cornolle.
Quatre de ces combattants peuvent prétendre à une ceinture — une situation historique pour le MMA français. Cette vague n'est pas le fruit du hasard. La legalisation du MMA en France en 2020, le travail de la FMMAF pour structurer la discipline, et la multiplication des salles de qualité sur le territoire ont créé un vivier de talents sans précédent. L'UFC revient d'ailleurs régulièrement à Paris — la prochaine édition est prévue le 28 septembre 2025 à l'Accor Arena.
Jousset n'a pas atteint les sommets de Gane ou Imavov, mais son parcours — du judo français aux antipodes, des promotions oceaniennes à l'octogone de l'UFC — incarne une autre facette de cette génération : celle des combattants qui partent, qui cherchent, qui s'adaptent. Tous ne deviennent pas champions du monde. Tous contribuent à écrire l'histoire du MMA français.
Ce que le parcours de Jousset raconte du combat
Il y a quelque chose de profondément respectable dans le chemin de Kevin Jousset. Quitter un sport ou l'on excelle — le judo — pour repartir de zéro dans un autre, à l'autre bout du monde. S'entraîner pendant des années dans l'anonymat des promotions australiennes avant d'atteindre la scène mondiale. Accepter les défaites sans perdre la volonté de continuer. Ce n'est pas le parcours le plus spectaculaire du MMA français. C'est peut-être l'un des plus courageux.
Le combat ne se résume pas aux victoires. Il se mesure aussi à la distance parcourue entre le point de départ et l'endroit où l'on se trouve. Kevin Jousset est parti d'un dojo de Gap, à quatre ans, en kimono. Il a combattu dans l'octogone de l'UFC à Sydney et à Paris. La suite de son histoire reste à écrire — au PFL ou ailleurs. Mais ce qui est déjà écrit mérite d'être raconté.
Sources
- Fiche officielle Kevin Jousset — UFC.com
- Kevin Jousset — Sherdog Fighter Profile
- Kevin Jousset — Tapology MMA
- Kevin Jousset — Wikipedia
- MMA - UFC : Imavov, Gane, Saint-Denis et Fiorot — Eurosport